Ton tapis (de Yoga) te parle…

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Je suis la scène sur laquelle se déroule le fascinant ballet de tes postures jusqu’à ce que tu m’enroules, enfouissant secrètement en mon cœur les fruits sacrés de ta pratique.
Je suis le décor dans la sobriété duquel vient se sertir le bijou de ton Souffle, tantôt rayonnant généreusement de tout l’éclat de ta Conscience, tantôt reposant délicatement dans le précieux écrin de ton Âme.
Je suis le spectateur sous les yeux duquel s’expriment la timide hésitation de tes premiers pas de débutant, l’émotion non jouée de ta révélation et la consécration absolue du meilleur rôle que tu as à incarner : être toi-même.

Je suis la terre entière dans laquelle, pour la première fois, se plantèrent les voûtes célestes de tes pieds, les empreintes stellaires de tes orteils et les spectres vulnérables de tes talons d’Achille.
Je suis l’arène pacifiante dans laquelle se joue le combat invisible contre tes armes d’ego destructeur, contre ton bouclier d’orgueil saboteur, contre ton armure de peurs emprisonnantes, contre ton masque de pensées déformantes.
Je suis la toile vierge sur laquelle tu fais l’œuvre de toi-même, tel que tu es, oui, la toile blanche sur laquelle ton inspiration créative se dessine, oui, la toile souple sur laquelle l’expiration de tes chutes s’amortit.

Je suis le ventre fertile au cœur duquel se baigne la profondeur de tes racines, te nettoyant des lianes enchevêtrantes de ton passé qui t’empêchent de naître à la vérité de ce que tu es là maintenant.
Je suis le sein apaisant à la source duquel viennent s’abreuver toutes tes soifs d’assurance et se nourrir toutes tes faims de sens, te prodiguant ainsi la saveur du contentement d’être vivant.
Je suis l’épaule réparatrice au creux de laquelle l’abîme de tes blessures trouve la caresse enveloppante de la consolation et le réconfort confiant de la cicatrisation, faisant de toi le bâtisseur de ta propre (re)construction.

Je suis l’éponge qui vient absorber l’eau bénie de ta sueur et le sel iodé de tes larmes, essorer les torrents d’effort qui t’inondent et résorber les dunes de peine qui t’assèchent.
Je suis le miroir qui vient réverbérer les étincelles de pure Félicité qui constellent tes yeux d’étoiles et esquissent sur tes lèvres un souriant croissant de lune.

Je suis l’autel qui vient embrasser l’offrande de ton Être tout entier, le piédestal sur lequel vient s’ériger le temple de ton Unité, le calice dont la surface vient épouser le nectar divin de ton Entité.

Je connais le détail parfait de chacun des contours de ton corps, la courbe de tes épaules, le galbe de tes fesses, l’ovale de tes mollets que j’accueille sur moi à défaut de t’enlacer dans les bras que je n’aurai jamais.

Foot prints

Je reconnais la souche de tes pieds en Tadâsana (1), la palme de tes mains en Adho Mukha Vrksâsana (2), la cime de ta tête en Sirsâsana (3), la tige de ton dos en Supta Dandâsana (4), le tronc de ton torse en Dhanurâsana (5), et chacun des pores de ta peau qui se dilate à l’inspir et se rétracte à l’expir.
Lorsque tu viens garnir et nourrir mon assiette vide de l’assise de ton bassin, je suis le seul à pouvoir vérifier la précise authenticité de ton Mula Bandha (6) au seuil duquel ta Kundalini (7) montera du plancher au grenier.

Je te laisse me lancer, me jeter et m’étendre sur le sol sans solennité ; déplier mes coins cornés pour me plier à toutes tes volontés ; me marcher dessus, me piétiner et laisser le sceau de tes pieds comme sur la fibre sèche d’un paillasson.

Je te laisse m’écraser docilement par le poids des tensions de tes muscles, des crispations de tes articulations, des ruminations de ta mémoire, des appréhensions de tes projets, du chaos de tes pensées, du fardeau de ta journée.

Je te laisse me délaisser lorsque ta paresse t’abaisse à t’oublier en m’oubliant, à t’éloigner de toi en t’éloignant de moi, à t’exiler de ta Plénitude en m’exilant à ma solitude, à t’excentrer de ton Cœur en m’excentrant de ta Vie.

J’accepte sans ciller tes ponctuelles infidélités car je sais à quel point ta nature humaine (Prakriti) nécessite l’expérience de la sempiternelle versatilité afin de parvenir à la conscience de l’éternelle vérité de ta divinité (Purusha).

J’accepte avec respect le désordre vallonné de tes gestes anesthésiés ou mouvementés, de ton souffle plongé en apnée ou hyper-ventilé, de ton esprit inhabité ou préoccupé, de ton humeur exténuée ou exaltée car je sais que seule l’Ignorance (Avidya) crée la dualité des paires d’opposés.

J’accepte dans la dignité ta décision de me quitter, le moment venu, pour me remplacer par plus neuf, plus frais, plus beau et plus douillet car je sais mieux que quiconque que la séparation n’est qu’une illusion dont le mystère tôt ou tard s’éteint sous la claire ascension de la Fusion (Samadhi).

Alors oui, le tapis ne fait pas le Yogi… mais je te remercie, Yogi, de faire de moi le tapis rouge que tu honores comme témoin et support du prestigieux essor de ta quintessence la plus raffinée.


(1) Tadâsana : Posture du Palmier

(2) Adho Mukha Vrksâsana : Posture d’équilibre sur les mains

(3) Sirsâsana : Posture sur la tête

(4) Supta Dandâsana : Posture du bâton couché

(5) Dhanurâsana : Posture de l’Arc

(6) Mula Bandha : Rétraction du périnée

(7) Kundalini : Énergie vitale représentée par un serpent lové au bas le colonne vertébrale (Muladhara Chakra) qui, avec l’Éveil spirituel, est destiné à se dresser jusqu’au sommet de la tête (Sahasrara Chakra)

(Article originellement publié ici sur Yoganova magazine)


2 réflexions sur “Ton tapis (de Yoga) te parle…

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