Autopsie symbolique d’une posture (I) : Parivritta Trikonâsana, le triangle aux trois Gunas

parivritti-trikonasana

A travers la pratique du Yoga, nous sommes amenés à nous servir de notre corps – associé au souffle et à l’esprit – comme d’un outil nous permettant de nous mettre en relation et en communion avec la part divine qui nous habite. Se mettre à l’écoute de cette interaction corps-souffle-esprit nous offre alors une meilleure compréhension de nous-mêmes, des afflictions qui nous tourmentent, des moyens de réduire ces dernières, et ainsi de dévoiler notre véritable nature qu’elles empêchent de s’exprimer librement.

En donnant un sens symbolique aux postures que l’on réalise, on découvre la possibilité de dépasser la simple dimension physique de la posture. C’est un moyen fascinant de transcender notre identité corporelle en mettant celle-ci au service de notre spiritualité. Ainsi, on prend conscience que notre incarnation ne se limite pas à notre seule enveloppe charnelle et aux besoins primaires qui définissent notre corporalité (l’alimentation, l’excrétion, le repos, la reproduction). Le corps est en réalité la porte d’accès à la dimension plus subtile de notre identité.

Dans cette intention, il est alors intéressant d’essayer de déceler le sens symbolique des postures lorsque nous les pratiquons : au-delà de l’architecture corporelle requise par la posture, qu’est-ce qui résonne en nous lorsque nous nous établissons dans telle ou telle posture ? Le sens que l’on y met sera différent d’une personne à l’autre, en fonction de la sensibilité, de l’intuition, des codes, … de chacun et de chacune d’entre nous.

Pour illustrer cette idée, voici un exemple inspiré par un aphorisme des Yoga-Sutra.

(Ce qui suit n’a aucune ambition prescriptive, il ne s’agit que d’une interprétation possible.)

परिणाम ताप संस्कार दुःखैः गुणवृत्तिविरोधाच्च दुःखमेव सर्वं विवेकिनः

pariṇāma tāpa saṁskāra duḥkhaiḥ guṇa-vr̥tti-virodhācca duḥkham-eva sarvaṁ vivekinaḥ

– Yoga-Sutra II.15 –

La souffrance (duḥkha) produite par les changements (pariṇāma), les tourments (tāpa) et les conditionnements (saṁskāra) apparaît lorsque, décentrés et dispersés, nous nous laissons soumettre au jeu des Gunas, l’affrontement des qualités primordiales (guṇa-vr̥tti-virodhācca). Par sa capacité à se recentrer grâce à son esprit de discernement, seul le sage est à même de comprendre le jeu des Gunas et donc de s’en détacher.

shema-1
Le jeu des 3 Gunas

 Les Gunas sont au nombre de trois :

~ Tamas est associée à la fixité, à l’ancrage, à l’enracinement. Elle favorise l’installation dans la stabilité, la constance, la tempérance et la fidélité. Cependant, en excès, elle peut être propice à la lourdeur, la stagnation, l’immobilisme, à une routine et à des conditionnements (saṁskāra) qui empêchent d’avancer, d’évoluer et de progresser.

~ Rajas est associée à la passion, à tout ce qui nous anime, à tout ce qui bouge et change. Elle est nécessaire au processus de développement et d’évolution. Mais, en excès, elle peut générer de l’instabilité et de la versatilité liées aux changements incessants (pariṇāma) qu’elle produit.

~ Sattva est associée à la transparence, à la pureté, à la lumière, à la clarté. Elle correspond à cet état où, parce qu’il se libère de son ego, l’Être peut se révéler dans sa véritable nature (purusha). En revanche, tant qu’il demeure dans la confusion et dans l’identification à son ego, l’Être reste dans la souffrance et l’insatisfaction existentielles (tāpa).

Parivritta Trikonâsana, le triangle en torsion, pourrait être une métaphore de la cohabitation des trois Gunas en nous. Cette trinité que l’on vient former en nous-mêmes semble symboliser l’union du corps ancré (la stabilité inhérente à Tamas), du Souffle vivant (le mouvement représenté par Rajas) et du pur Esprit (la transparence de Sattva). Ainsi, on peut voir se dessiner trois triangles dans la posture.

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Le premier triangle est formé par la jambe gauche, la jambe droite et le sol.

On pourrait dire qu’il matérialise Tamas, l’ancrage immuable qui sécurise, l’assurance dans la certitude d’être fermement établi dans sa base. En effet, dans cette posture, les jambes doivent être solides, « les pieds sur terre » et même enracinés dans la terre pour pouvoir garder la meilleure stabilité possible.

L’harmonie consiste à maintenir ces fondations suffisamment résistantes pour ni s’écrouler, ni s’effondrer, ni s’envoler, tout en veillant à conserver une certaine souplesse permettant de rester libre et d’éviter de s’enliser jusqu’à s’ensevelir, ce qui empêcherait d’avancer et constituerait un frein à l’évolution de soi.

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Le deuxième triangle est formé par l’abdomen, la poitrine ainsi que la jambe et le bras reliés par leurs extrémités (la main en contact avec le pied).

Dans cette position, le ventre est posé contre la cuisse ce qui vient activer le feu digestif (Agni). On peut relier la chaleur qui s’en dégage à l’ardeur définissant Rajas.

On y retrouve également le caractère changeant et mouvant propre à Rajas. Lorsque la posture s’immobilise dans le statique, en réalité, le corps continue à bouger, animé par le Souffle qui s’y manifeste : à l’inspir, la cage thoracique et le ventre se déploient, de l’espace s’insère entre chaque vertèbre et le dos se redresse ; à l’expir, le corps se rassemble vers son centre, de l’extérieur vers l’intérieur. C’est ce retour vers soi à l’expir qui permet de trouver l’équilibre en évitant la dispersion et l’égarement que pourrait entraîner l’excès de Rajas.

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Enfin, le troisième triangle est constitué par l’axe dorsal, le bras tendu vers le ciel et l’arête immatérielle du ciel. On pourrait en effet tracer une ligne entre la hanche et la main pointée en direction du ciel ; mais, grâce à la transparence de cette troisième arête, le triangle reste ouvert. Ouvert à l’Univers, ouvert à la confiance, ouvert à le Lumière que l’on accueille en soi… à bras ouvert… On retrouve donc ici les qualités propres à Sattva.

Le bras, la main, le regard (drishti) sont orientés vers le ciel comme une flèche désignant La direction, comme pour cueillir la Lumière et accueillir l’Énergie que l’on appelle Amrita, le nectar de Vie.

Enfin, le thorax, et plus particulièrement le cœur (Hridaya) en son centre est complètement dégagé, ouvert, offert pour mieux se révéler dans sa Vérité.

Le Yoga n’est pas qu’une histoire de placement et de positionnement du corps dans l’espace. Autorisez-vous à explorer ce que produit en vous le schéma corporel qu’une posture vous invite à prendre. Mettez-vous à l’écoute de ressentis plus profonds que vos sensations purement physiques (tel muscle qui se contracte, tel autre qui s’étire, etc.). Et entendez votre conscience subtile qui vous permet d’aller à la rencontre d’un sens plus délicat à votre pratique. Vous n’êtes pas qu’un corps en mouvement ou immobile, vous êtes l’Energie qui habite votre corps qu’elle décide de mouvoir ou d’immobiliser.

(Article originellement publié ici sur Yoganova magazine)

***

Photos : schéma personnel et montages personnels à partir d’une sculpture de James D. Neal


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