Autopsie symbolique d’une posture (II) : Bhujangâsana, le cobra qui se cabre en Kûrma-Meru

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En Yoga, la symbolique du serpent occupe une place privilégiée. C’est notamment sous cette forme qu’est représentée la Kundalinî, l’énergie cosmique présente en nous à l’état de sommeil en bas de notre colonne vertébrale. Par la pratique du Yoga – voie de la transformation (de l’Ignorance à la Conscience éclairée) – la Kundalinî est stimulée à se réveiller afin de s’élever jusqu’à l’ultime étape de notre Eveil spirituel.

Cette énergie cosmique est donc personnifiée par un serpent inerte, enroulé trois fois et demi sur lui-même et paresseusement blotti dans Mûlâdhâra Chakra (le chakra-racine, localisé au niveau du périnée). Et l’on pourrait dire que, charmé sous l’effet du son « Om » et du Prâna (énergie vitale) que le Yoga insuffle en nous, le serpent enroulé et endormi est amené à se dresser et à monter le long de notre colonne vertébrale (« Sushumna », le canal énergétique médian) jusqu’à atteindre Sahasrâra Chakra (le chakra-couronne, situé légèrement au-delà du sommet de la tête).

Ainsi, en partant de l’appui de son ancrage à la base du corps, le serpent se redresse vers la Lumière transcendant notre incarnation.

Cette symbolique est pleinement active dans Bhujangâsana, la posture du cobra dans laquelle l’animal terrestre que nous sommes (être humain) se redresse grâce à son inspiration – le Prâna qu’il incorpore – pour se révéler à sa véritable identité (« Purusha », de nature divine).

Il est essentiel de constater que, dans cette posture, c’est la force de l’ancrage du bas du corps au sol qui permet de se redresser. A l’instar de l’animal rampant que cette posture figure, les pieds, les genoux, les cuisses, les hanches, le pubis et le bas-ventre sont fermement enracinés dans le sol et c’est grâce à ce socle solide et sécurisant que le haut du corps a la liberté de s’élever.

Pour pouvoir comprendre ce jeu de forces antagonistes et complémentaires (ancrage à la terre d’une part et redressement vers le ciel d’autre part), il est intéressant de se plonger un peu dans la mythologie hindoue…

La notion de Kûrma (le socle) – Meru (l’action) à l’oeuvre dans Amritamanthana, l’épisode du barattage de l’océan de lait

A l’origine de l’Univers, alors qu’ils étaient de simples mortels, les Deva (dieux) et les Asura (démons) se disputaient le pouvoir de l’ordre du Monde.

Sur conseil de Vishnu, préservateur de l’Univers, les Deva unirent leurs forces à celles des Asura pour faire bouillir l’océan de lait afin d’en extraire le nectar d’immortalité (Amrita).

Dans cette entreprise de barattage de l’océan de lait, Vishnu se mit au service des Deva. Il se présenta à eux sous la forme de son avatar Kûrma (la tortue) et leur fît don de ses qualités de fermeté et de stabilité par l’offrande de sa carapace comme support et pivot sur lequel poser le mont Meru. Le mont Meru constitua, quant à lui, la baratte elle-même tandis que Vâsuki, le roi des serpents (tiens donc ! un serpent !… 😉 ), consentit à enrouler son corps autour de la montagne.

Ainsi, en tirant de part et d’autre les extrémités de Vâsuki, les Deva d’un côté, les Asura de l’autre, actionnèrent le mouvement du mont Meru. Et c’est grâce à son ferme mais libre établissement sur Kûrma que Meru pût transmettre de façon efficace et intelligente toute son énergie de transformation à l’Océan de lait sans dévier de son axe et sans épuiser ses ressources.

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Amrithamanthana, l’épisode du barattage de l’océan de lait

De l’alliance cosmique entre le socle Kûrma et l’action Meru, naquirent de fabuleux trésors, à commencer par Amrita (le nectar d’immortalité) mais aussi Kâlakûta (le poison)…

En réalité, loin d’être une infamie, l’apparition de Kâlakûta eût l’imminent intérêt de conduire les Deva à une prise de conscience fondamentale : leur détermination à acquérir le pouvoir d’immortalité généra la menace de la destruction de l’Univers dont ils désiraient pourtant maintenir l’ordre et l’équilibre.

Kâlakûta est donc aussi un trésor dans la mesure où il amena les Deva à discerner leur part d’ombre : leur désir insatiable de toute-puissance matérialisé par leur soif inaltérable d’immortalité et de maîtrise du Monde. Et de là, ils convertirent ce désir de l’ego en désir divin : c’est dans un amour désintéressé qu’ils assistèrent Shiva dans son sauvetage de l’Univers.

Car désemparés, les Deva s’en remirent au Seigneur Shiva qui, par amour pour le Monde, aspira le poison sans l’avaler. Toute la nuit, Shiva lutta contre le sommeil pour conserver le poison dans sa gorge sans risquer de l’ingérer. Et pour le maintenir éveillé, les Deva passèrent toute la nuit à chanter et à danser. C’est à l’issue de cette nuit que le poison se transforma et, afin que les dieux se souviennent du risque que leur orgueil avait fait courir à l’Univers, Shiva devint complètement bleu.

Les Deva se consacrèrent ainsi à la préservation de l’ordre du Monde mais ils abandonnèrent leur intention de le faire dans une quête de reconnaissance, de gloire et de prestige personnels. Et c’est justement parce qu’ils renoncèrent à ce dessein égoïste qu’ils obtinrent la Grâce.

Métaphoriquement, le barattage de l’océan de lait fait en fait référence au processus de transformation qui est à l’oeuvre dans la pratique yoguique. En effet, dans l’assiduité à la pratique, émergent à notre surface toutes sortes de sensations, de sentiments, d’émotions. Tout en découvrant peu à peu le meilleur de nous-mêmes que nous cherchons à développer (notre Amrita), nous sommes également confrontés au poison présent en nous (Kâlakûta) et qui menace notre avancement et notre évolution ; ce poison est Avidya, l’ignorance, et ses ingrédients sont nos illusions, nos conditionnements, nos peurs, nos fausses croyances, etc.

Nous ne pouvons recracher ce poison et faire comme s’il n’existait pas. Il est là, prêt à agir en nous. Et, pour ne pas nous laisser détruire par ce poison intérieur, notre seul antidote est le discernement, la vigilance, l’attention à chaque instant.

C’est en cela que la pratique peut tant nous ébranler parfois. C’est un véritable apprentissage de la persévérance, de la patience et de la foi : la discipline que cela nous demande n’est pas vaine ; faire face à nos ombres, les sonder et les admettre nous permet petit à petit de nous en affranchir afin que la Lumière jaillisse et triomphe de notre obscurité.

Ce que dit aussi la légende c’est que notre désir ardent de prendre le pouvoir sur nous-mêmes et de nous établir dans la plus juste version de ce que nous sommes devrait toujours être équilibré par une humble confiance et un paisible abandon en une Transcendance qui nous apporte les grâces au moment où nous sommes prêts à les recevoir et suffisamment sages pour les préserver sans les abîmer dans un sursaut d’ego.

Cela illustre donc la nécessité de la complémentarité à trouver entre la détermination et le lâcher-prise afin de toujours garder à l’esprit que, même si nous avons le pouvoir de changer, nous n’avons pas la maîtrise de tout.

En réalité, nous ne pratiquons pas pour devenir meilleurs ; nous devenons meilleurs parce que nous pratiquons : les fruits de la pratique se récoltent lorsque nous nous détachons de nos attentes du résultat. Alors à défaut de devenir des dieux (Deva) ou des saints, au moins, nous pouvons devenir sains en nous libérant de tout ce qui nous empoisonne.

La notion de Kûrma (le socle) – Meru (l’action) à l’œuvre dans Bhujangâsana, la posture du Cobra

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Aspirant le Prâna, le cobra se cabra… 😉

 Dans cet épisode du Mâhâbhârata, grand récit de la mythologie hindoue, on trouve donc un précieux fondement de la pratique yoguique, à savoir la notion de Kûrma-Meru, l’association socle-action ou stabilité-mouvement.

Sur le plan physique, il est assez évident que Kûrma est représenté par les points d’appui du corps avec le sol. Pour Bhujangâsana, il s’agit du segment du corps qui part de la pointe des pieds jusqu’au bas-ventre, également les mains parfois.

Sur le plan mental, Kûrma correspond au support sur lequel l’attention se fixe. On y retrouve notamment le nombre de respirations durant lequel la posture est tenue, ainsi que l’orientation du regard (que l’on appelle « Drishti ») ; dans le cas de Bhujangâsana, il s’agit de Bhrumadhya drishti (regard dirigé vers Ajnâ Chakra, point entre les deux sourcils).

Ce support est associé à l’ajustement de l’attitude du mental (Bhâvana) destiné à produire l’expérience d’unification du corps, du souffle, du mental et des sens (Samgati) que l’on recherche par la pratique.

Enfin, sur le plan subtil, Kûrma est matérialisé par les Bandha, ces manœuvres énergétiques que l’on installe afin de sceller l’Énergie vitale (Prâna) en soi. Dans Bhujangâsana, Mûla bandha (rétraction périnéale) se maintient de façon continue et Uddiyâna bandha (rétraction abdominale) peut se prendre sur l’expir. En revanche, il n’y a pas de Jâlandhara bandha (rétraction du menton) puisque la gorge est tout à fait libre comme pour aspirer le Prâna ou plutôt Amrita, le nectar d’immortalité.

Ceci dit, rassurons-nous, en pratiquant Bhujangâsana, nous ne courrons pas le risque, comme Shiva, d’aspirer le poison et de devenir complètement bleus (ouf ! 😀 ).

Kûrma constitue donc le socle stable et solide sur lequel le yogi peut compter pour établir son action (Meru). Sans cela, l’action risque d’être désorganisée, inefficace, anarchique, voire chaotique.

Meru est en fait le symbole de l’axe vertébral, à partir duquel prend naissance toute action. Par action, on parle bien sûr du mouvement physique (flexion, extension, torsion, contraction, étirement), mais aussi du mouvement respiratoire (inspiration, expiration, suspensions du souffle) et enfin du mouvement énergétique. Dans la posture du cobra, on voit bien à l’œuvre à la fois l’action de redressement dorsal mais aussi une action d’extension (flexion arrière), dans cette vive intention de favoriser le réveil de l’énergie cosmique.

C’est donc ici qu’entre en jeu Vâsuki, le roi des serpents, entouré autour du mont Meru. Il s’agit bien en fait de la Kundalinî, ce serpent enroulé à la base de l’axe vertébral (axe vertébral lui-même personnifié par le mont Meru). La pratique (barattage de l’océan de lait) entraîne donc à mettre en jeu la complémentarité de la stabilité (Kûrma) d’une part et de l’action (Meru) d’autre part pour permettre à l’énergie cosmique (Kundalinî) de se réveiller, nous faisant ainsi accéder à la part immortelle présente en nous (Purusha révélé par Prâna / Amrita).

On le comprend bien, tout est question d’ajustement : si l’ancrage de Meru en Kûrma est trop profond, l’action est remplacée par l’inertie et l’apathie (ce que l’on appelle excès « Tamas ») ; mais sans ancrage de Meru en Kûrma, décentrée et déconcentrée, l’action entraîne un déchaînement énergétique qui épuise plutôt que régénère (ce que l’on nomme excès « Rajas »). (Pour plus de précisions sur Tamas et Rajas, voir l’article suivant : Parivritta Trikonâsana, le triangle aux trois Gunas).

Essayez donc de pratiquer Bhujangâsana en restant lourdement ancré dans le sol et sans inspirer : rien ne décollera du tapis ; a contrario, en laissant le bas du corps trop léger et totalement libre (avec les jambes qui se soulèvent par exemple) et en ne maîtrisant pas suffisamment le souffle, soit vous n’aurez pas la force de vous redresser, soit vous vous écroulerez…

C’est en cela que l’on dit que la posture doit être fermement établie (Sthira) dans un espace de confort (Sukha) (1) : la stabilité dans la détente et le plaisir dans la discipline. Kûrma assure la sécurité de l’ancrage sans que celui-ci n’enchevêtre ou assujettisse ; Meru procure la liberté du mouvement sans que celui-ci ne perturbe ou ébranle.

Ainsi engagé dans l’action juste, dans un esprit désintéressé et détaché, le yogi reçoit les bienfaits de sa pratique. Délivrée des voiles de l’ignorance et de l’ego qui la recouvraient, sa nature spirituelle – qui est immortelle (d’où Amrita) – se révèle alors à sa conscience comme étant sa véritable essence (Purusha).

Et Kâlakûta, le poison – c’est-à-dire tous les pièges et les obstacles que le mental et l’ego placent sur notre chemin – joue un rôle déterminant dans la mesure où il nous permet de développer toutes les ressources présentes en nous mais jusque là en sommeil et qui nous donnent la force de laisser notre nature spirituelle en ressortir triomphante. C’est cela que symbolise le réveil et le redressement de la Kundalinî.

Lorsque la stabilité de l’ancrage (Kûrma) et la liberté de l’action (Meru) s’allient, s’unissent et s’équilibrent dans sa pratique, le yogi apprend à connaître et à neutraliser, avec fermeté mais douceur, le poison.

Alors, le poison ne le tue pas, il l’immunise.

(1) « Sthirasukhamâsanam », Yoga-Sutra, II.46 : L’asana est définie par le fait d’être établi dans la posture avec fermeté (Sthira) et aisance (Sukha).

(article originellement publié ici sur Yoganova magazine)

***

Illustrations :

– Bhujangâsana, illustration « by Pépée »

– Amrita Manthana, Paata painting on Tussar silk (Odisha, Inde)

– Duo de bhujangâsana 😉 , Google images


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