Autopsie symbolique d’une posture (III) : Adho mukha svânâsana, un flair ouvert au Prâna, à 4 pattes dans le Yoga

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À travers la pratique de l’Asana – par l’intermédiaire de son corps, du Souffle qui circule à l’intérieur de celui-ci, et de la conscience de ce processus à l’œuvre en lui-même – le yogi est amené à éprouver et à prouver la réalité du caractère sacré de l’expérience humaine qui lui est donnée de vivre.

Au-delà de la simple architecture fonctionnelle, plus ou moins harmonieuse – disons-le – d’os, de muscles, de fibres, de sang, d’eau et de chair, il se passe en nous le déroulement de toute une vie à elle seule (Prâna – le Souffle vital) qui vient transcender la notion de corporalité pour nous révéler tout le sens de notre incarnation : « Ceci n’est pas qu’un corps »…

Bien qu’il ne soit évidemment et fort heureusement pas nécessaire d’être Hindou pour étudier le Yoga, il ne faut néanmoins pas oublier que la discipline que nous pratiquons a vu le jour et a grandi dans le berceau de l’Hindouisme. Ainsi, les Purushârtha – les quatre buts de l’existence – définis par cette tradition ont inspiré les quatre piliers du Yoga qui, faut-il encore le rappeler, n’est pas – eh non ! – une quelconque activité d’entretien physique.

Nous avons besoin de ces quatre piliers pour tenir debout, stables et équilibrés, dans notre corps (ou plutôt dans nos corps…) et dans notre vie. Et il suffirait qu’un de ces piliers vienne à manquer pour que l’ensemble vienne à se déstabiliser, voire à s’effondrer.

Puisque rien ne remplace la pratique, autant mettre celle-ci au service de la théorie en illustrant cette notion de « piliers du Yoga » à l’aide d’une posture couramment pratiquée : Adho mukha svânâsana, le chien tête en bas. Étant le meilleur ami de l’homme, ce dernier devrait avoir matière à nous dévoiler…

 

Adho mukha svânâsana, à 4 pattes dans le Yoga

Les quatre Purushârtha ou buts fondamentaux de l’existence pourraient être apparentés aux quatre pattes sur lesquelles nous tenons fermement dans notre chien pour nous redresser ; quatre pattes ancrées dans la terre pour créer de l’espace dans le corps qui s’immobilise pour laisser place au seul mouvement du Souffle ; quatre pattes-piliers, donc, dont le socle connecté à la terre (les deux mains et les deux pieds) procure à l’Unité de l’Être les fondations nécessaires à l’échafaudage de sa construction et à l’édification de son élévation.

Essayez donc Eka pada adho mukha svânâsana : levez la patte ! Loin de vous soulager, vous serez alors confrontés à une déstabilisation plus ou moins importante qui aura pour principale conséquence d’engendrer un plus ou moins important raccourcissement du souffle par l’effort plus ou moins important que vous aurez à fournir pour éviter d’être en proie à la gravité qui tend à vous faire vaciller, voire tomber.

Adho mukha vrksâsana
Adho mukha vrksâsana

 

Levez une deuxième patte pour voir ! Vous voilà en Adho mukha vrksâsana (l’équilibre sur les mains) ! Ou alors… vous voilà, plus probablement, les quatre fers en l’air… mais, nom d’un chien, impossible de trouver le nom sanskrit de cette posture !

Alors, s’ils sont si fondamentaux ces quatre piliers, quels sont-ils ?

Selon la tradition, les quatre Purushârtha font référence aux quatre étapes (Âshrama) de la vie de Bhrâmane (Les Bhrâmanes, qui désignent essentiellement les prêtres, constituent la caste la plus élevée dans l’Hindouisme).

Le premier pilier, Dharma, correspond aux années où se forgent l’éthique, la morale et la vertu. Il s’agit en fait de l’adéquation aux lois universelles, mais aussi sociales, spirituelles et politiques, qui permettent le bon fonctionnement et le bon ordre du Monde. À ces lois communes, il faut aussi ajouter les lois personnelles, propres à chacun.

En Yoga, on pourrait relier ce pilier aux deux premiers membres de l’Ashtanga Yoga définis dans les Yoga-Sutra : les Yama qui font référence à la ligne de conduite qu’il convient de tenir avec autrui, et les Niyama qui précisent l’attitude personnelle à respecter pour soi-même.

Lorsque le Dharma est chancelant, l’individu développe un important sentiment de culpabilité, faute d’être en accord avec l’éthique générale et/ou son éthique personnelle.

Il s’agit du sentiment de manquer à son devoir d’humain envers la vie qu’il a reçu.

 

Le deuxième pilier, Artha, apparaît à l’âge où se construisent l’aspect matériel de la vie, sur le plan professionnel mais aussi familial. C’est ce qui constitue l’établissement du sentiment de sécurité par l’inscription dans une fonction, dans un statut en œuvrant pour le Monde à travers les traces que l’on y laisse (création et production professionnelle, reproduction et descendance familiale) et pour soi-même (subvenir à ses besoins).

Artha a nécessairement besoin de Dharma pour en assurer l’encadrement éthique. Ainsi, là encore, on retrouve en filigrane les Yama et Niyama, et plus particulièrement Asteya (le refus de l’appropriation malhonnête des choses) et Samtosha (le contentement qui permet notamment d’éviter le désir d’accumulation ostentatoire).

En revanche, si Artha n’est pas établi, l’individu est alors amené à ressentir un profond sentiment d’insécurité à l’origine de peurs l’empêchant d’avancer.

Il s’agit du sentiment de manquer en quelque sorte l’échange dans lequel on donne de soi au Monde par ce que l’on y crée et l’on reçoit du Monde le fruit de notre participation à son fonctionnement.

 

Le troisième pilier, Kâma, s’érige au moment où l’être prend conscience de sa vie intérieure, de la force de son corps et de son esprit. Il s’agit de la jouissance, du plaisir de profiter pleinement de ce que la vie a à nous offrir.

Loin d’être un plaisir débridé et chaotique dans lequel on se perd, Kâma est plutôt le plaisir juste et intense dans lequel on se trouve lorsque l’on est centré au plus proche de ses ressentis, eux-mêmes affranchis de tout ego (Asmita klesha) qui tendrait à les juger, à les provoquer (Râga : désir insatiable de reproduire les situations de plaisir) ou à les nier (Dvesha : rejet et répulsion des situations désagréables).

On peut donc dire que Kâma est en quelque sorte la délicieuse suite de Artha. Si Artha sème la graine et cueille les fruits (participer à la marche du Monde en construisant sa vie matérielle et recevoir la juste rétribution de cette participation), Kâma est le moment où l’on savoure les fruits. Tous les fruits.

En Yoga, cela correspond également à cette notion de fruits : les fruits que la pratique fait mûrir en nous et que nous pouvons nous autoriser à déguster allégrement. Il s’agit, à son stade le plus accessible, du bien-être que la pratique génère en nous : la décontraction du corps, l’allongement de la respiration, l’apaisement des fluctuations de l’esprit. Puis plus tard, lorsque la pratique atteint ses sommets : la Félicité et l’extase spirituelle.

Mais lorsque Kâma est absent de la vie, l’individu est alors confronté à éprouver un sentiment intense de frustration.

Il s’agit ici du sentiment de manquer. Tout simplement. Manquer ce que l’on est en droit de recevoir compte tenu de sa juste participation à l’ordre du Monde (Dharma et Artha).

 

Enfin, le quatrième et dernier pilier, Moksha, qui découle en fait des trois premiers piliers, arrive à l’étape où l’on atteint la Grâce absolue par la compréhension du Tout. Moksha est la Libération des cycles de réincarnation, l’étape à laquelle la conscience personnelle, enfin unie à la conscience universelle, peut alors se délivrer de la nécessaire incarnation humaine dont l’expérience ne consistait en rien d’autre qu’à lui permettre de se révéler et à atteindre l’Éveil spirituel.

Lorsque l’individu parvient à ce stade où les trois premiers piliers Dharma, Artha et Kâma sont ancrés de façon juste et pleinement équilibrés en lui, alors il en vient à discerner sa véritable nature et la non-dualité de l’Univers : il est entièrement dans le Monde et le Monde est entièrement en lui.

Si Moksha n’est pas atteint, l’individu reste alors captif du sentiment d’être prisonnier de la matière, de son ego, de l’ignorance de l’essence de lui-même, attaché à la fois à ses passions et à ses souffrances auxquelles il s’identifie.

Il s’agit ainsi du sentiment de manquer de sens. Manquer le sens de l’Univers, manquer le sens de son existence, manquer le sens de soi-même.

 

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Eka pada adho mukha svânâsana, chien tête en bas lève la patte

 

En Adho mukha svânâsana, si nous levons une patte, un pilier – comme nous l’avons vu plus haut (Eka pada adho mukha svânâsana) – nous tenons encore dans la posture, nous ne nous écroulons pas encore, nous pouvons continuer à vivre, mais nous sentons bien ce manque : il nous manque quelque chose, un point d’appui, pour nous sentir bien établis, pour que notre dos soit pleinement aligné (par l’asymétrie de la posture, le dos ayant naturellement tendance à vriller) et donc pour que Prâna (le Souffle) puisse circuler harmonieusement et remonter le long de Sushumna (canal énergétique central suivant le tracé de l’axe vertébral).

Adho mukha svânâsana, un flair ouvert au Prâna

Quatre piliers. Quatre pattes. Quatre étapes respiratoires aussi.

Un respiration est découpée en quatre temps respiratoires que l’on pourrait envisager d’associer à chacun des quatre piliers du Yoga définis précédemment.

[ Pour respecter l’ordre d’explication des quatre piliers suivi plus haut, afin de privilégier un raisonnement clair, la respiration qui sera décrite ici démarrera, de façon moins traditionnelle, non pas par l’inspiration mais par la suspension poumons vides. ]

 

Nous entrons dans Adho mukha svânâsana sur une expiration et nous voilà donc dans la posture, redressés sur nos quatre pattes.

L’expiration achevée, il est essentiel d’avoir la patience de ne pas tout de suite réinspirer, éviter même de préconcevoir déjà par le mental cette prochaine inspiration. Rien ne presse. Suspension poumons vides. Oeil vif (Drishti – orientation du regard – en direction du nombril), oreille dressée vers ce temps de silence, connectés à la plénitude de l’absence. Absence d’action, absence de pensée, absence d’air. Poumons vides…

Ce temps de suspens où le souffle précédent laisse son souvenir dans les poumons est nécessaire à l’expérimentation de la sobriété et de l’épure du vide pour laisser la place au Dharma de s’installer. Partir du néant, du vide, pour planter ce premier pilier, cette première fondation nécessaire à l’établissement des justes dispositions à l’accueil de la Vie dans laquelle nous entrons et que nous laissons entrer en nous dès notre premier souffle.

En nous offrant l’expérience de ce vide qu’il n’est pas nécessaire de remplir trop vite, cet instant encadré par l’expir qui le précédé et l’inspir qui le succède nous apprend justement à nous centrer et à nous concentrer sur la modération propre au Dharma : poser les cadres éthiques et se préparer moralement ; et créer ainsi en soi le berceau favorable à la naissance et à la croissance de l’inspiration à venir que l’on invite en installant Jalandhara Bandha (le retrait du menton vers la gorge amorçant l’inspir).

Vient donc le moment de cette inspiration qui prend appui sur le socle des deux premiers piliers (apparentés aux deux bras) : Dharma apparu précédemment à l’occasion de la suspension poumons vides et Artha que l’on vient planter avec cette inspiration.

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Adho mukha svânâsana (illustration Emanuele Scanziani)

 

Construire avec les mains enracinées et les bras fermement tenus, comme en prolongement de Sushumna (le long de la colonne vertébrale) pour y faire progresser le Prâna que l’on laisse y pénétrer.

Inspirer le Souffle de la plante des pattes avant (la paume des mains) et le faire remonter jusque dans le dos, les poumons, le long des flancs, le ventre puis enfin l’arrière-train (le bassin) qui s’étire en direction du ciel. Et durant ce processus inspiratoire, empêcher Prâna de se disperser et de s’évaporer au-delà de soi-même en installant Mula Bandha (la rétraction périnéale) qui s’affirme et s’affermit au fil de l’inspir.

À l’instar de ce à quoi Artha fait référence, parallèlement au Prâna qui entre en nous et s’approprie tout notre Être, il s’agit pour nous aussi d’entrer concrètement dans la matière et dans l’Univers. D’une part, en laissant nos empreintes (de pattes) dans celui-ci, la construction matérielle de notre vie étant symbolisée par ce contact présent et solide des mains à la terre sur laquelle nous laissons ainsi la trace de notre passage et surtout de notre présence. D’autre part, en y plongeant la tête la première (« museau vers le bas » étant la traduction littérale de « Adho mukha ») par l’engagement total que nous investissons dans notre corps et dans notre vie.

L’inspiration ayant permis au Prâna de remonter jusqu’au bassin, toute l’attention s’oriente ainsi dans cette région qui constitue la jonction entre le haut du corps (les pattes avant, c’est-à-dire les membres supérieurs, représentatives des deux premiers piliers) et le bas du corps (les pattes arrières, c’est-à-dire les membres inférieurs, représentatives des deux derniers piliers).

Tout peut alors s’arrêter – suspension poumons pleins – le temps de laisser complètement mûrir l’Énergie que nous avons accueilli jusqu’à ce qu’elle vienne réveiller la Kundalinî endormie dans la région périnéale. Et Mula bandha favorise la prise de conscience de tout le processus alors à l’œuvre au cœur de nous-mêmes.

Car c’est ce moment que l’Amrita – le nectar d’Immortalité – choisit pour fermenter en nous afin de délivrer, le moment venu (à l’expiration suivante), toute son essence et surtout toute l’essence de nous-mêmes. Laisser l’Énergie se transformer en soi pour la laisser à son tour nous transformer. (A ce propos, revenir à l’article suivant, dans lequel ce sujet a été développé : Autopsie symbolique d’une posture (II) : Bhujangâsana, le cobra qui se cabre en Kûrma-Meru)

Ce temps de suspension du Prâna en soi est l’instant où l’on peut alors s’autoriser, à l’appui de Kâma (le troisième pilier), à jouir pleinement de cette vie humaine dont l’expérience nous permet d’accéder au divin nectar que nous sommes alors libres de savourer.

Ce moment où l’air est soigneusement conservé dans les poumons, où le Prâna reste précieusement blotti aux confins de nous-mêmes, est en effet un temps où – en abandonnant toute intention, toute volonté et toute action – nous pouvons nous abandonner nous-mêmes à ce que nous recevons. Rien n’est à provoquer, tout se fait en nous à la seule condition que l’ego fasse enfin profil bas pour laisser faire, accueillir et honorer la Grâce qui nous est donnée de vivre. Ni contrôle, ni attachement, ni désir, ni rejet.

C’est ce temps de suspens où tout se joue qui est propice à la Transformation, préliminaire à la Réalisation.

Nous voilà alors prêts à expirer, à nous rendre tels que nous sommes. À partir du bassin, deux mouvements concomitants s’expriment au moment de cette expiration.

D’une part, le mouvement d’Apana Vâyu (1), le souffle d’expulsion, qui amorce sa descente à partir du bassin, traverse tout le territoire des pattes arrières jusqu’à être rendu à la terre. C’est ce souffle qui emporte avec lui tous les résidus de la transformation énergétique qui eût lieu lors de la suspension poumons pleins. Ainsi, toutes les afflictions et souffrances faisant obstacle à la Réalisation sont alors évacuées et éliminées par la plante des pieds, favorisant ainsi la Libération, la Réalisation : Moksha, notre dernier pilier.

Par ailleurs, le Prâna, sublimé lors de la suspension poumons pleins, est alors amené à remonter Sushumna jusqu’au sommet du crâne (Sahasrâra chakra), aidé par la réalisation d’Uddiyana bandha (la rétraction abdominale) qui, comme une vague, accompagne le Souffle vital à gagner sa destination vers l’Éveil.

Schéma pour la 2eme partie
(Schéma Marie Ghillebaert)

 

Le chien se tient debout sur ses quatre pattes, stables et ancrées, fermement plantées dans la terre pour fournir à son arrière-train le socle solide sur lequel il pourra s’élever comme un sommet, comme le devant de la scène où – souffle suspendu, regard fixe, conscience claire – tout va se jouer.

Le dos tracé comme une ligne droite, ni braqué ni cabré, fournit à son flair (Prâna) la piste idéale jusqu’au trésor à déterrer au plus profond de lui-même qui lui permettra de se dételer de sa condition d’être soumis et attaché au faux maître qu’est son ego.

Le voilà alors pleinement libre et réalisé, établi sur les quatre piliers qui lui ont permis de transcender son incarnation sous la forme d’un chien pour s’éveiller à sa sublimation incarnée du divin.


(1) Les Vâyu, qui sont au nombre de cinq (Apana Vayu, Prâna Vayu, Samana Vayu, Udana Vayu et Vyana Vayu), seront détaillés à l’occasion d’un prochain article.

(Article originellement publié ici sur Yoganova magazine)


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