S’embraser de colère ? Embrasser la colère !

fireanger

Par excellence, l’émotion est la preuve manifeste de l’indéniable corrélation existant entre notre corps, notre esprit et notre cœur.

Que l’angoisse et la peur viennent à ébranler nos pensées que déjà nous percevons un frisson glacé parcourir notre peau, froisser et figer notre visage, puis suspendre et couper notre souffle.

Que la joie et le plaisir viennent à colorer nos idées que déjà nous ressentons une vibration euphorique soulever notre corps, éclairer et illuminer notre sourire, puis animer et égayer notre voix.

Que l’irritation et la colère viennent à échauffer notre esprit que déjà nous éprouvons une fièvre élever notre température, crisper et empourprer nos traits, puis activer et intensifier notre pouls.

L’émotion transperce, traverse, bouscule et bouleverse chacune des dimensions de notre être, infusant parfois en nous l’impression de n’être plus rien d’autre que le jouet de cette émotion qui s’emparerait complètement de tout ce que nous sommes.

Cette sensation déstabilisante nous entraîne alors à rechercher les moyens de réinvestir notre place de sujet afin de regagner un contrôle de nous-mêmes qui nous semblait perdu.

A travers le recentrage et l’équanimité qu’ils tendent à nous faire expérimenter, le Yoga et la méditation nous paraissent être les solutions au chaos émotionnel dans lequel nous nous sentons trop souvent plongés et plombés lorsque nos émotions nous emmènent « hors de nous-mêmes ».

Et dans la mesure où nous parvenons à nous approprier ces pratiques comme des outils de connaissance de soi, nous pouvons effectivement – grâce à elles – réussir à trouver la réponse aux questions que ces émotions soulèvent en nous.

En ce qui concerne la colère, le piège reviendrait à se servir de ces pratiques pour refouler et chasser une émotion trop souvent connotée négativement et vécue dans la culpabilité et la honte, au point d’en venir à ressentir de la colère de se sentir un colère. Un feu auto-alimenté en somme et contre lequel on ne cesse de remuer ciel et terre et de nous remuer corps et âme, mais à mesure où nous nous épuisons à lutter et nous débattre contre lui, il n’en finit en fait pas de s’échauffer. Se faire violence contre cette colère et surtout contre soi en tant qu’être ressentant à cet instant cette colère revient en fin de compte à jeter de l’huile sur le feu pour vouloir l’éteindre.

Alors que décider de vivre cette colère non pas comme un incendie à étouffer, un incident à oublier, un accident à réparer, mais plutôt comme une expérience comme une autre qui nous est offert de vivre afin de nous donner l’opportunité d’apprendre à mieux nous connaître et donc à mieux connaître l’autre, dans toute l’entièreté de nos êtres et donc dans toute leur beauté. Une voie royale de progression vers la Compassion, cela ne se rejette pas avec répulsion ; ça s’accueille avec gratitude.

Qu’en est-il alors lorsque notre colère devient objet d’observation au sein de notre corps et de notre cœur, vastes terrains d’exploration ?

***

Photo texte 2

Elle est là cette colère. Couvante et couvrante. Sourde et lourde. Éreintante et écrasante.

Elle est là et tu as beau la nier, l’ignorer, la repousser, la rejeter, … elle est là.

Et comme une vague acharnée, déchaînée d’être incessamment projetée au large, plus tu la refoules avec véhémence, plus elle resurgit à ta surface avec violence.

Le feu ardent de ses flammes te grignote de l’intérieur. Sourdement, sournoisement, subrepticement.

Tu sens sa langue brûlante venir cuire ton foie, puis ton estomac, ton intestin, puis tes reins, et jaillir jusque dans tes poumons dont le souffle se raccourcit de plus en plus, puis jusque dans ton cœur dont les battements s’accélèrent de loin en loin.

Monte alors en toi la crainte que cette colère ne vienne à t’avaler tout entier, que ses braises ne viennent à te rougir et à te manger tout le visage, que son écho ne vienne à hurler et à déglutir au-delà de ta gorge, que son ardeur ne vienne à t’emporter corps et âme dans son incontrôlable bûcher, que son pouvoir ne vienne à engloutir ton destin jusqu’à l’assujettir à se réduire à elle : « Tu es colère et tu resteras colère »…

Tu la sens fondre sur toi et en toi au point de te confondre avec elle. Mais tu n’es pas elle.

Elle est là, en toi. Mais elle n’est pas toi.

Ton issue de secours se trouve juste derrière la porte de cette confusion dont tu détiens toi-même la clé. N’attends pas que ta colère te mette hors de toi-même pour décider enfin de la délivrer !

Plus tu la tiens, plus tu la retiens, plus tu la contiens, et plus elle fulmine, te contamine et te domine.

Chaque fois que tu la bâillonnes pour l’empêcher de te dévorer, tu l’affames un peu plus, alimentant ainsi son désir de te conquérir.

Chaque fois que tu cherches à la faire taire, tu amplifie sa voix qui aboie et rugit hors de toi.

Chaque fois que tu l’enterres, tu l’autorises à creuser de sombres tunnels au plus profond de toi-même.

Alors écoute-la, cette colère. Laisse-la s’exprimer librement avant qu’elle n’éclate intérieurement, faisant de toi la victime de son implosion ; ou extérieurement, abîmant tous les êtres présents dans le périmètre de son explosion.

Même si ses stratégies pour te posséder sont machiavéliques, tu as l’intelligence supérieure de ne pas tomber comme un pion dans ses pièges et ses filets.

Inlassablement puis de plus en plus impatiemment, tu vas chercher toutes les solutions pour te débarrasser de cette émotion cannibale qui t’encombre et t’accable. Prêt à tout pour attaquer et achever une fois pour toute cette colère qui te gagne jusqu’à t’y perdre…

Mais s’il te plaît, par pitié, arrête-toi de chercher à savoir comment la canaliser !

Cesse de gaspiller ton énergie à lutter contre la sienne. Baisse tes armes, essuie tes larmes, suspend ton combat et assieds-toi.

Ne la punie pas d’exister et ne te punie pas de l’éprouver.

La solution n’est pas dans une guerre à livrer contre elle ou – pire ! – contre toi-même.

Mépriser ton émotion ne la fera pas disparaître et t’efforcer à la maîtriser ne la fera pas se soumettre.

S’il te plaît, par pitié, cesse d’être dans l’urgence à te débarrasser de cette colère !

Prend plutôt le temps de l’écouter et de l’observer. C’est en elle-même qu’elle contient son propre antidote.

Oui, observe ta réponse à cette colère.

Ressens-tu à quel point elle a la capacité de s’auto-entretenir en devenant son propre engrais ? Tu es en colère et tu es en colère d’être en colère et plus tu refuses d’être en colère, plus tu te mets en colère afin de ne plus l’être et…

Stop ! Cette voie est sans issue, tu n’avanceras pas plus loin. Reviens sur tes pas, retourne à la case départ et emprunte un autre chemin.

Prends plutôt le temps d’écouter et d’observer ta réponse à la colère. Sors de l’autarcie qui t’emprisonne dans ta propre colère pour aller explorer celle de l’autre.

Face à la colère de l’autre, que ressentirais-tu, toi ?

A / Tu ressens de la colère et tu deviens alors un miroir : tu t’irrites, t’échauffes et t’énerves face à l’autre.

B / Tu ressens de la peur et tu deviens alors un paravent : tu te fermes, t’enfuis et te caches loin de l’autre.

Il est possible que, selon les situations, ta réponse varie.

Mais il est impossible de prévoir à l’avance ce que tu ressentiras. Tu lances les dés et tu avances ton pion à tâtons sur le plateau ascensionnel de tes émotions.

Jusqu’au jour où… au hasard d’une partie inédite, tu comprends…

Soudain, contre toute attente, jaillit en toi une réponse qui ne t’était jamais parvenue auparavant…

Face à la colère de l’autre, tu comprends que la réponse ne se trouve ni dans la colère (réponse A), ni dans la peur (réponse B). Il existe en fait un passage secret…

C / Tu ressens de l’Amour et tu deviens alors (un) aimant : tu t’approches de l’autre pour le prendre dans tes bras et le consoler.

Et alors… le feu de sa colère, parce qu’il a obtenu la réponse au manque et au besoin qui l’avaient généré, peut enfin s’apaiser, puis s’éteindre.

Photo texte 3 avec traduction en légende
« S’attacher à la colère c’est comme empoigner un charbon ardent avec l’intention de le jeter à quelqu’un d’autre : vous êtes celui qui est brûlé. »

***

Notre pratique de Yoga nous apprend à orienter notre regard au-dedans de nous-mêmes afin de développer une écoute fine et juste de notre corps, de nos sensations, de notre souffle, de notre esprit, de notre cœur, de nos émotions, … de nous-mêmes… et de l’autre…

Et nous avons alors toutes les cartes en main pour mener la plus belle partie de notre vie.

Nous avons le meilleur jeu. Surtout, n’échangeons aucune carte. N’essayons même pas de revendre notre colère contre un Joker. Nous aurions plus à perdre qu’à gagner.

Prenons plutôt la chance d’écouter notre colère, d’observer ses contours, ses détours, sa couleur, sa profondeur.

Reconnaissons les peurs souterraines qu’elle cache en criant plus haut et plus fort que les craintes qu’elle cherche à enfumer et étouffer.

Reconnaissons les manques cicatriciels qu’elle masque en dérobant notre attention vers les outrages superficiels qu’elle dénonce.

Reconnaissons le besoin abyssal qu’elle maquille sous ses traits outranciers – mâchoires et poings serrés – préférant maintenir enfermé son secret plutôt que le livrer…

Enfin, reconnaissons la solution véritable que dissimule notre colère dans son noyau…

Utilisons l’incandescence de son feu pour dissoudre l’écorce glacée des injustices blessantes et autorisons celles-ci à s’écouler sur l’incendie de rage qu’elles avaient elles-mêmes provoquer.

Utilisons l’ardeur des flammes de cette colère pour faire fondre les barreaux de notre cage thoracique qui retiennent notre cœur captif et prisonnier ; et laissons ainsi notre diaphragme sillonner librement la vallée de nos poumons.

Utilisons enfin la chaleur de cette émotion pour nous diluer tout entier dans notre vulnérabilité.

Et embrasser tout ce que nous sommes plutôt que nous embraser pour tout ce que nous ne sommes pas.

La réponse à la colère n’est pas dans une guerre à livrer contre elle, contre le Monde et contre nous-mêmes. La réponse est dans la paix à délivrer avec nous, avec elle et l’Univers tout entier.

La réponse à la colère n’est ni dans ce qui divise (A / la colère), ni dans ce qui éloigne (B / la peur). La réponse est dans ce qui nous relie et nous réconcilie à l’autre et à nous-mêmes (C / l’Amour).

La réponse est ni dans le combat, ni dans la fuite. La réponse est simplement là, dans la solution instinctive de la Consolation.

 

(Article originellement publié ici sur Yoganova magazine)


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