Le Yoga ne suffit pas

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Aujourd’hui, bonne nouvelle, à tous nos problèmes existe une seule et même solution qui va nous sauver de chacun de nos désastres et de nos désordres : le Yoga.

T’as mal au dos ? Va donc au Yoga, ça va te réparer !
T’es dispersé ? Va donc au Yoga, ça va te recentrer !
T’es énervé ? Va donc au Yoga, ça va te calmer !
T’es angoissé ? Va donc au Yoga, ça va t’apaiser !
Tu cherches ta voie ? Va donc au Yoga, ça va t’orienter !

Qui que vous soyez, quoi que vous ayez, le Yoga, Sauveur providentiel sans corps ni tête – Wouhou ! – est là pour réunir les vôtres lorsque ceux-ci se trouvent être en désaccord, voire dissociés ; abîmés, voire anéantis.

Voilà qui est formidable !

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– Hum… Ma nuque est un peu raide… (Foule de gens à me dire de faire du Yoga)

Et pourtant…

Loin de moi l’idée de démolir et de faire sombrer le canot de survie sur lequel je me suis établie depuis maintenant des années alors que j’étais en train de me noyer ; je ne serai probablement plus là à l’heure actuelle pour écrire sur le sujet si je ne m’y étais pas accrochée. Toutefois, le constat est bien là : le Yoga ne suffit pas.

Et le fait de parler de plus en plus de « Yoga thérapeutique » n’arrange rien à l’affaire. Oui c’est vrai, le Yoga peut beaucoup, pour beaucoup de choses, pour beaucoup de gens. Mais il ne résout pas tout.

Il faut être honnête avec le monde, à commencer par soit-même : le Yoga ne suffit pas.

Prêcher le contraire permet sans doute de motiver les foules à pratiquer. Et c’est très bien. Le Yoga a beaucoup à apporter.
Mais il ne suffit pas.

Le Yoga aide.
Le Yoga accompagne.
Le Yoga soutient.

Mais il ne suffit pas.

Et aussi « healthy », « happy » et tout ce qu’on veut semblent-ils, les pratiquants de Yoga – qui plus est profs – vont peut-être mieux qu’ils n’iraient sans cela mais ça ne veut pas pour autant dire qu’ils vont pour le mieux. Comme dirait Gérard, un yogi de longue date rencontré en Inde : « Non, on ne s’en sort pas « bien ». On s’en sort, c’est tout. Et c’est déjà pas mal ! » 🙂

Oui, c’est déjà pas mal. Avec le Yoga, on apprend à cultiver Samtosha, le contentement, rien que ça c’est déjà un miracle en soi !

Suite à une discussion en Inde il y a un peu plus d’un an avec des amis tous pratiquants de Yoga, nous en sommes arrivés à la conclusion évidente que nous sommes tous à peu de choses près (difficiles à évaluer) aussi arrangés les uns que les autres. La bonne nouvelle c’est que l’on a tous à peu de choses près (tout aussi difficiles à évaluer) conscience de cela et que l’on essaie dès lors tant bien que mal de faire avec cela parce que lorsqu’on fait contre cela, c’est encore plus compliqué.

Autrement dit, pratiquant de Yoga ou pas, comme tout le monde, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on est. Comme tout le monde…

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Voilà qui est important à souligner : comme tout le monde, avant d’être pratiquant (voire même prof) de Yoga, nous ne sommes avant tout qu’humains.

Et le danger majeur est de l’oublier : nous ne sommes qu’humains !

Le plus grand risque du Yoga est en effet de s’y identifier ou en tout cas de s’identifier à toutes les couleurs de l’image d’épinal que l’on dessine tout autour de lui comme une guirlande attractive pour mieux en vanter les bienfaits. Et se faire croire à soi-même pour mieux faire croire aux autres que tout va pour le mieux parce que sinon ce serait avouer que… le Yoga ne suffit pas…

Le souci c’est qu’aimer une image idéale de soi (et de l’autre) : qui va bien, qui est en joie, qui est souriant, et nier que non, tout ne va pas bien, loin de là, cela revient à n’aimer qu’à moitié et si l’on n’aime qu’à moitié, autant dire que cela revient à ne pas aimer vraiment. Et tout le travail consiste tout de même à (s’)aimer tout entier.

Sinon… eh bien… forcément… ça suffit pas !

Alors oui, c’est vrai, le Yoga conduit quiconque le pratique sur le chemin de la connaissance de lui-même, ce qui favorise l’éclosion et la floraison de précieuses qualités telles que la bienveillance, la compassion et même – allons-y franchement, n’ayons pas peur des mots (parce que celui-là ouh la la ! il fait peur…) ! – l’Amour (ça y est, c’est dit !) à l’égard de soi-même et donc de l’autre.

Oui. C’est vrai.

Mais…

Mais il faudrait arrêter un instant (et si possible plus longtemps) de croire que le Yoga immunise contre toutes les souffrances de la Terre, de l’Univers et du Cosmos réunis et qu’avec lui tout n’est plus qu’amour, merveilles et om shanti.

Loin de mener à un désenchantement navrant, c’est lorsque l’on en vient enfin à déceler et à desceller l’étiquette miraculeuse qui colle à la peau du Yoga comme à un flacon d’eau bénite que l’on peut commencer vraiment à comprendre que le Yoga ne suffit pas… et c’est tant mieux !

Cela ne veut absolument pas dire qu’il faut rompre avec lui, ambiance « tu ne combles pas toutes mes attentes alors tout est fini entre nous ! »

Bien au contraire ! C’est là où tout commence !

Le Yoga, ce n’est pas de sa faute, il serait trop facile de l’accuser. S’il ne suffit pas, c’est simplement parce que les attentes que l’on place en lui sont démesurées, le pauvre !

Cela permet de développer du discernement au sujet justement de ces attentes que nous nourrissons envers lui. Et c’est là qu’on avance. En faisant la démarche pleinement consciente d’identification de ces attentes, sans (se) mentir et sans tricher, nous pouvons alors entamer le processus qui nous mènera à nous détacher de celles-ci et à nous désidentifier d’elles pour n’être plus que nous-mêmes.

Ou plutôt devrait-on dire : pour être la totalité de nous-mêmes.

Pourquoi diable le Yoga ne suffit pas? Que ne satisfait-il pas ? Que cherchons-nous encore à combler qui ne soit pas déjà présent en nous-même ? En voilà une bonne question !

Et si on se la pose, c’est bien la preuve que… le Yoga ne suffit pas puisque justement il est quand même – faut-il le rappeler ? – censé faire rentrer dans notre petite tête que nous la remplissons de choses ô combien inutiles pour nous éviter d’avoir à la consacrer à ce qui compte vraiment…

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Ne pense pas à ça / Arrête de penser à ça / Au moins penses-y moins / Pense à quelque chose d’autre / N’importe quoi / Ahhhhhhhh

Alors quoi ? Une fois qu’on a dit ça, on fait quoi ?

Eh bien on va pratiquer pardi !

Mais plus pareil.

Autrement.

On va arrêter de dire et de se dire qu’il faut s’intérioriser et bla bla bla bla bla. Parce que non, le Yoga ne consiste pas à s’intérioriser, bien calfeutré à l’intérieur de soi, à l’abri du grand méchant monde. Si on fait ça comme ça, c’est sûr, le Yoga ne suffit pas.

Une fois que l’on a fait le tour de soi-même environ un milliard de fois, on ne peut revenir que sur ses pas et même si l’on peut se découvrir chaque fois comme pour la première fois, nous ne sommes pas des poissons rouges aliénés à tourner sur le leur tapis comme dans un bocal, à un moment donné il est temps de se jeter à l’eau pour aller nager dans le grand bain !

Si l’on reste accroché à son radeau de fortune de peur de perdre pied si on le lâche, on ne saura jamais qu’en fait on sait flotter. Tout seul. Comme un grand.

Si l’on reste petitement installé dans le petit confort de sa petite pratique sur son petit tapis, il ne faut pas s’étonner de finir par s’ennuyer et se dire que le Yoga ne suffit pas.

Si l’on reste à ronronner dans sa petite routine dans son petit soi, évidemment ça ne suffit pas alors que se cache en nous le rugissement d’un tigre digne de la monture de Durga !

Mais pour ça, il faut bien aller voir ailleurs si l’on y est. Transporter sa pratique hors du tapis et hors de soi. Etre à la fois en dedans et en dehors. Faire ces allées et venues constantes de soi à l’autre et de l’autre à soi, tout en restant pleinement en soi et en même temps hors de soi sinon on ne s’aventure jamais complètement en l’autre… et ça ne suffit pas…

S’observer à la fois du dedans et du dehors. Etre à la fois sujet et objet. Etre à la fois soi et l’autre.

Chaque fois que l’on est exclusivement sujet ou exclusivement objet, on manque un truc, c’est sûr ! et alors… il est évident que ça ne suffit pas.

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Comme l’inspir et l’expir se répondent l’un à l’autre dans un dialogue ininterrompu, l’un n’existant que par l’existence de l’autre et si l’un vient à mourir, l’autre s’éteint aussi, si nous nous en tenons à vivre notre vie qu’en tant que sujet ou objet, nous nous manquons à nous-même. Car en vérité rien ni personne ne nous manque d’autre que nous-même. Et chaque fois que nous nous manquons à nous-même, voilà pourquoi ça ne suffit pas : nous sommes incomplet… de nous-même…

C’est là où j’ai pu établir le lien entre le travail que j’ai entamé depuis plus de quinze ans dans ma quête spirituelle, le travail que j’entreprends avec le Yoga et celui que j’ai pu accomplir au cours de mes études d’anthropologie.

Le travail du chercheur mystique, du pratiquant de Yoga et de l’anthropologue sont finalement assez proches : il s’agit de la nécessité de la rupture épistémologique. Cela consiste à tout oublier, à faire table rase de tout ce que l’on croit connaître au sujet de l’objet d’étude – d’autant plus lorsque ce-dernier s’avère être nous-même – pour pouvoir parvenir à la connaissance la plus juste et la plus fine de celui-ci jusqu’à pouvoir se fondre en lui. Et ainsi mourir à son identité d’observateur pour devenir l’objet observé en tant que sujet et délivrer alors la réalité la plus fidèle possible de ce qu’il est.

Toute la difficulté avec nous est, on l’a vu, de nous désidentifier des images construites et fantasmées que l’on a à propos de nous-même. Eh oui ! Etant sujet de nous-même, toute la difficulté tient bien dans le fait d’avoir le recul suffisant sur notre vécu pour que l’affect ne prenne pas (du moins, pas trop) le pas sur l’observation la plus objective possible.

Et c’est au fond un travail de Yoga à part entière : être à la fois en soi (dans l’expérience vécue de plein fouet en tant que sujet, donc) mais aussi hors de soi (dans une observation détachée, désimprégnée de l’impact des émotions mises en jeu).

Jusque là je pensais qu’il s’agissait de faire un va et vient constant de l’un à l’autre (le soi en tant que sujet / le soi en tant qu’objet), mais en fait non. C’est ça qui ne suffit pas ! C’est au-delà du va et vient de l’un à l’autre. C’est être les deux à la fois, en même temps. Simultanément.

Tant que l’on reste dans ce va et vient, « ça ne suffit pas » car cela réclame un effort d’adaptation et de réadaptation permanent : vivre les choses pleinement en tant que sujet, histoire de ne pas (ou plus) passer à côté de la vie comme un désincarné, hors de lui et hors du monde ; puis sortir de soi pour s’observer de façon à ne pas se laisser piéger par ses conditionnements et mécanismes habituels qui nous font croire être nous-même alors qu’ils ne sont que le costume sous lequel étouffe ce que nous sommes vraiment (l’illusion d’être soi lorsque nous ne sommes que l’image que nous nous faisons et que nous donnons de nous…).

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Tant que l’on se perd là-dedans, tantôt en-dedans, tantôt en-dehors, nous ne sommes jamais vraiment là, toujours absent à une partie de soi, les deux ne parvenant jamais à se superposer vraiment. Alors oui, le Yoga ne suffit pas. Il ne suffit pas car il nous amène à faire une expérience incomplète de nous-même. Et en plus il nous fait culpabiliser de trop en attendre et de lui en vouloir de ne pas tout résoudre, de ne pas tout combler. Mais ce n’est pas son rôle en fait.

Son rôle est de nous faire découvrir, dans ce que nous lui reprochons de ne pas nous faire trouver en nous, ce que justement nous souhaiterions trouver… (faut suivre…)

Et ça, ce n’est pas rien ! Cela réclame de faire le deuil de toutes les histoires romancées que nous nous racontons à propos de nous-même, de nos besoins et de nos désirs que l’on ne peut pas éternellement anesthésier à coup de piqûres d’asana et de pranayama, brûlant des bâtons d’encens aux pieds de Shiva en faisant comme si ce qui ne va pas n’existait pas.

En fait, tant que nous nous racontons que le Yoga suffit, ça ne suffit pas. Le jour où l’on parvient enfin à reconnaître qu’il ne suffit pas, nous pouvons admettre aussi que nous ne nous suffisons pas : la réalité arrangée que nous scénarisons inconsciemment de nous-même ne suffit pas, nous avons besoin de ce que nous sommes réellement, dans la vérité crue de ce que nous sommes vraiment.

Par un très heureux hasard, car je ne suis pas une grande lectrice, j’ai découvert l’an dernier quelques écrits de Marguerite Porete, une mystique chrétienne du XIIIème siècle ayant fait partie du courant des Béguines et j’ai notamment gardé cet extrait qui a fait particulièrement écho en moi : « Comme les Hindous l’ont vu, la grande difficulté pour chercher Dieu, c’est que nous le portons au centre de nous-mêmes. Comment aller vers moi ? Chaque pas que je fais me mène hors de moi. C’est pourquoi on ne peut pas chercher Dieu. Le seul procédé, c’est de sortir hors de soi et de se contempler du dehors. Alors, du dehors, on voit au centre de soi Dieu tel qu’il est. Sortir de soi, c’est la renonciation totale à être quelqu’un, le consentement complet à être seulement quelque chose ». (Marguerite Porete, Le miroir des âmes simples et anéanties)

Et c’est bien cela.

Elle est là la limite à l’intériorisation exclusive.

Tant que l’on pratique le Yoga, tant que l’on se pratique soi comme étant un pratiquant de Yoga, on ne peut être que ça et ça ne suffit pas car nous sommes bien plus, tellement plus que ça.

En restant enfermés dans cette image idéale et idéalisée du pratiquant de Yoga, nous nous refusons l’accès à tout le reste de ce que nous sommes… et ça ne suffit pas.

Tant que l’on reste à l’intérieur de soi, habitués que nous sommes à ce que nous croyons être, nous privant ainsi de savoir vraiment ce que nous sommes… ça ne suffit pas.

Il faut pouvoir sortir pour savoir qui est à l’intérieur, que NOUS sommes à l’intérieur, que TOUT est à l’intérieur. Et là alors… forcément… Tout suffira !

Car nous aurons enfin la certitude que nous suffisons.

Nous suffisons tels que nous sommes.

Rien n’est à ajouter.

Nous sommes entiers.

Et ça suffit.

 

(Article originellement publié ici sur Yoganova magazine)


Illustration de tête : Olaf Hajek in Little gurus

 


Une réflexion sur “Le Yoga ne suffit pas

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