Chut ! Ou la chute que l’on tait…

 

la-chute-jbmartin

N’y aurait-il pas un souci avec le Yoga ? Ou du moins avec la représentation que l’on en donne. Tout un pan de la vie humaine semble comme en être totalement occulté. J’ai cherché, cherché et je n’ai rien trouvé au sujet de… la chute. La vraie. Et au sens propre comme au figuré. Pas celle de laquelle on se remet debout aussi sec en réarrangeant ses cheveux en pouffant de rire pour aller éteindre la caméra programmée pour se filmer en train de faire une posture à la con, « Super ! Un bêtisier ! ». Non. Celle qui – quel que soit l’étage duquel on est tombé – nous a vraiment fait perdre complètement notre équilibre, notre confiance aussi, celle dans laquelle il nous faut ramper pour essayer de nous relever, celle où l’on se sent comme roué de coups dehors, dedans et partout.

Rien à ce propos. Ou alors, si c’est évoqué, c’est souvent avec beaucoup de mièvrerie et avec des formules devenues standardisées du style « Après la pluie, le beau temps », « Tout passe, ça aussi ça va passer » ou encore « Tout ce qui ne tue pas rend plus fort », et autres formules yogiteasables. Bon, je n’ai rien contre en soi, mais parfois ça donne juste envie de déchirer l’étiquette en mille morceaux pour garder seulement la ficelle à laquelle pendre le sachet de thé à noyer dans une tasse d’eau ébouillantée, non ?

Ce que l’on voit c’est les bienfaits énumérés en long, en large et en travers, statistiques à l’appui. Pour attester de la superbe de l’investissement à grands renforts de photos et de « diplômes », on parle aussi de nombres d’heures de pratique, de nombre de stages en tous genres et de nombre de séjours en Inde en précisant bien la durée car comme tout le monde le sait, plus c’est long c’est bon, si si c’est prouvé il paraît… Alors oui, on voit la réussite, la lumière, voire même parfois les paillettes, et il ne s’agit pas tant de les dénigrer.

Mais tout ceci peut parfois amener à recouvrir ce qui pourtant vaut le plus la peine d’être partagé par la richesse de ce que cela a à apporter : il faut parfois aller très loin, et y aller même parfois plusieurs fois, pour comprendre que l’essentiel se vit en fait au plus près ; Il faut parfois s’être perdu mille et une fois dans la plus opaque des obscurités pour enfin se (re)trouver et pas seulement dans toute notre parfaite clarté, dans tous nos brouillards brouillons aussi, sinon franchement quel intérêt de ne se voir qu’à moitié ? ; Il faut parfois faire mille milliard de choses jusqu’à en être débordé pour enfin réaliser qu’en fait une seule compte vraiment, à chacun la liberté de trouver… ; Il faut parfois se tromper, errer, se cogner, tomber, et retomber pour vraiment apprendre l’entièreté aussi belle que cruelle de notre humanité.

Pourtant, tout cela est la plupart du temps tu. On ne voit rien de ce qui se passe en coulisse, derrière les rideaux des vêtements et de la peau, des paupières et des cils, des beaux mots et des bonnes blagues, seul le grand spectacle est présenté. Et c’est sans doute bien dommage. Ça manque. Ça manque parce que ça entretient l’illusion que hop ! Telle posture réussie du premier coup par la magie du saint-esprit des yogis ! Pouf ! Tous les souvenirs difficiles, toutes les pensées déprimantes, toutes les blessures douloureuses disparues comme par enchantement dans la poussière d’étoiles d’un grand sourire cent carats et sans caries ! Tac ! Plus une tâche, plus une larme, plus un cri, plus une chute… et si jamais… Chut !

***

Or… Chacun a sa propre montagne à escalader.
Cette montagne, elle a été érigée par nos propres constructions ou celles que l’on a projeté pour nous et que, non contents d’avoir accepté de nous approprier, nous avons en plus hypertrophié (par exemple, un « Tu ne réussiras pas » dit un jour par quelqu’un est devenu, par nos bons soins… un « Tu ne réussiras jamais à rien » qu’à nos yeux tout le monde doit sans nul doute tout le temps penser de nous…).

Chacun a sa propre montagne à escalader pour (se) prouver des choses, pour avoir « un but dans la vie » ou encore pour se libérer de ces fausses croyances qui nous limitent et nous font mal (lorsque l’on prend conscience que ce ne sont que des croyances erronées et non pas LA vérité, la vraie de vraie, si tant est que quelqu’un soit en mesure de la prouver, et ce n’est en soi déjà pas une mince affaire de se laisser atteindre par cet état de conscience…).

Chacun a sa propre montagne à escalader. Et à chaque pas qui nous amène un peu plus prêts à surmonter toutes les peurs, tous les doutes, toutes les peines, toutes les colères, toutes les rancœurs, tous les manques d’amour, tous les vides de vie qui ont érigé son sommet bien plus haut que celui – le plus immaculé – de l’Himalaya, il y a cette possibilité de retomber là où l’on était et même parfois l’impression dramatisée que c’est encore plus bas, et même plus bas que jamais… le gouffre quoi !

Et qui n’a pas cette peur de tomber ? Et de celle qui s’en suit : ne pas s’en relever…

Toutefois, nous pouvons voir aussi chacune des épreuves – même les plus lourdes – qui nous sont données d’expérimenter comme une sorte de compliment qui nous serait fait ; c’est que la Vie considère que nous avons en nous toutes les ressources de les supporter et de les surmonter. Et ces ressources, si elles n’étaient pas ainsi appelées à être révélées par la nécessité de la situation, nous ne saurions même pas que nous les portons au cœur de nous-mêmes. Nous n’avons pas à les acquérir (elles sont déjà là), nous avons juste à les invoquer pour qu’elles sortent du sommeil dans lequel elles étaient laissées en attendant d’être réveillées.
C’est tout de même sacrément beau cette foi qu’Elle a en nous, la Vie ! Elle a plus confiance en nous que nous-mêmes !

Alors pourquoi quant à nous manquer autant de confiance en Elle ?
Pourquoi remettre en question tout ce à quoi Elle nous expose avec, si ça nous semble trop bien, des soupçons qui nous amènent à appréhender ce qui devrait nous tomber sur la gueule après, parce que forcément si c’est trop bien il faudrait le payer à un moment donné… ; et au contraire, si ça nous semble injuste, des lamentations qui nous poussent à nous demander ce que l’on a bien pu faire à Shiva pour mériter une aussi grosse fessée de ses quatre bras ?

***

ईश्वरप्रणिधानाद्वा  –  īśvara-praṇidhānād-vā  –  Yoga-Sutra I.23

C’est par l’acceptation et l’abandon de Soi dans les bras de l’Univers que naissent alors en nous les ailes qui nous porteront dans l’Allégresse que nous réserve le Ciel. Voilà la Voie menant à la réalisation de l’état de Yoga. (interprétation personnelle)

Il est fréquent d’entendre ou de lire que le plus important pour avancer est la confiance en soi, que sans cela rien ne se fait. Mais en réalité, si l’on y réfléchit bien, ne serait-ce pas quelque part un peu présomptueux ? Ça reviendrait encore à se charger du poids de l’entière responsabilité de notre cas alors que tout ne dépend pas de nous, loin s’en faut.

C’est ce que le Yoga nous rappelle avec la notion d’Ishvara Pranidhana : pratiquer, mais avec détachement quant aux fruits de la pratique car leur maturation est indépendante de notre seule volonté. Nous pouvons semer l’intention comme un jardinier plante une graine et, comme il arrose celle-ci avec amour, la cultiver et en prendre soin par la dévotion dans laquelle nous nous établissons dans notre corps offert au Souffle qui s’y incarne. Mais ensuite, le reste nous échappe. Qui sait les conditions extérieures sur lesquelles nous n’avons aucun pouvoir ? La sécheresse ou les inondations, la maladie ou les séparations, etc.

Tout cela est-il bien alors une histoire de confiance en soi ? Ou devrait-on plutôt parler de confiance en Elle… ou bien en Lui… La Vie, Dieu, l’Univers, le Grand Tout, … enfin… est-il bien nécessaire de nommer Cela pour quoi aucun mot – même avec une majuscule – serait assez vaste pour en rendre l’immensité ?

Cette histoire de montagne à escalader, c’est surtout celle que l’on s’en fait. En vérité, aucun effort n’est à déployer pour voler jusqu’au sommet. L’ascension et même la chute font partie du sommet. Et c’est seulement en nous abandonnant que nous réalisons que nous ne sommes en fait jamais abandonnés, même – et surtout ! – lorsque nous nous croyions l’être. Mais, il nous est indispensable d’en passer par la douloureuse étape de croire l’être pour qu’il nous apparaisse que nous ne le sommes pas…

Quelqu’un persuadé d’avoir déjà les yeux grands ouverts ne sent pas l’évidence d’œuvrer et, bien au-delà de ça : de se laisser œuvrer pour qu’ils s’ouvrent vraiment à ce qui est puisqu’il est convaincu qu’ils ne peuvent être plus ouverts qu’ils le sont déjà. Heureusement que nous nous croyons aveugles. C’est ce qui nous mue sur le chemin amenant ce-dernier à nous élever de la cécité d’un prétendu sommet à escalader vers la nécessité de réaliser que d’aucune chute on ne peut s’épargner sous peine de ne jamais expérimenter que nous sommes nous-mêmes portés par ET porteur de l’Immensité. Les hauts… comme les bas… qui font d’Elle une absolue totalité.


A lire également :

La stabilité est-ce debout-(assis-couché-)pas bouger ?

L’art du funambule, l’équilibre intérieur au-delà de la peur

Disparaître en yoga, un jeu d’enfant


Image de Une : La chute, sculpture en bronze de Jean-Baptiste Martin


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s