« … Là, même les pierres prennent vie »

 

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Il y a quelques semaines, à l’issue d’un cours, un élève – merci à lui ! – m’a offert le cadeau d’une citation dont il s’était souvenu pendant la relaxation qu’il venait de vivre :
« Derrière tes yeux fermés, ferme encore les yeux ; là, même les pierres prennent vie » – Peter Handke

J’y pense souvent depuis.
Et à toute cette vie, si vivante, toujours-là au-dedans de soi ; Quand bien même on l’oublie parfois, elle attend, patiente, que l’on sorte de l’hors-de-soi pour pouvoir entrer dans cet en-soi tout entier – pas seulement à moitié – et ressentir alors que c’est bien là que l’on peut en fait être partout, tout être et être Tout à la fois.
Être simplement et pleinement vivant au-delà de tout ce qui semble vivant et de tout ce qui ne le semble pas.

*

Ce matin, alors que je venais d’ouvrir les yeux justement, je repensais à cette phrase et aux yeux derrière lesquels un esprit l’a fécondée.
J’ai donc pensé à son auteur.
Je ne savais pas qui est Peter Handke.
Et, bien que je n’ai pas l’habitude de me laisser dans l’ignorance bien longtemps sans investiguer, je n’avais cette fois pas cherché à savoir.
Pour laisser, je suppose, cette phrase – si juste et si belle – à l’anonymat en quelque sorte et qu’elle appartienne ainsi à tout le monde plutôt qu’à son seul auteur.

Mais ce matin, je me suis soudain rappelée qu’en fait si, son nom m’était déjà familier.
La première et la seule fois où je l’avais entendu c’était il y a un an ou deux dans un film conseillé par une amie proche. Les Ailes du Désir de Wim Wenders.

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En fil de trame de ce film, il y a ce poème qui m’avait profondément marquée.
C’est ce matin seulement que je viens de faire le rapprochement.
La phrase citée plus haut en fait résume d’une certaine façon à elle seule ce poème tout entier qui lui aussi fait forcément écho à quiconque est engagé dans la pratique du Yoga, voilà pourquoi je le partage ici (pour celles et ceux qui ne le connaissent pas déjà). Sans rien ajouter de plus, il se suffit bien à lui-même…

*

« Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il n’avait d’opinion sur rien,
Il n’avait pas d’habitude
Il s’asseyait souvent en tailleur,
Démarrait en courant,
Avait une mèche rebelle,
Et ne faisait pas de mines quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?
Ce que je vois, entend et sens, n’est-ce pas simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi qui suis moi, je ne serais plus ce moi que je suis ?

Lorsque l’enfant était enfant,
Lui répugnaient les épinards, les petits pois, le riz au lait et la purée de chou-fleur.
Et maintenant il en mange même sans être obligé.

Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seules tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.

Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises, exalté
Comme aujourd’hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l’est toujours,
Il attendait la première neige et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant, il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours. »

Peter Handke

 


Sculpture : Salvador Dali

Photo : Bruno Ganz dans Les Ailes du Désir de Wim Wenders


2 réflexions sur “« … Là, même les pierres prennent vie »

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