Pas de Tapas sans Sankalpa – Ce pour quoi nous nous investissons nous investira

कायेन्द्रियसिद्धिरशुद्धिक्षयात् तपसः

kāyendriya-siddhir-aśuddhi-kṣayāt tapasaḥ

À travers Tapas, l’ascèse (ou discipline personnelle), les impuretés du mental sont détruites et le corps et les sens acquièrent des pouvoirs surnaturels. (traduction littérale du Yoga-Sutra II.43)

*

En Yoga, il est fréquent d’insister sur la notion de Tapas, la discipline. Et effectivement, la pratique a à être entretenue pour mûrir et à se renouveler pour fleurir. Pas de miracle sans engagement sincère et humble. Rien ne peut se faire sans notre présence.

Toutefois, il arrive parfois – voire souvent – que cette notion soit comprise comme un (sur)investissement qui en réalité sert davantage l’ego que le cœur et alimente davantage l’ignorance et la souffrance plutôt que la connaissance et la délivrance.

Rien ne peut se faire sans notre présence certes. Mais rien ne peut se faire non plus dans l’acharnement et dans l’attachement au résultat (les fameux pouvoirs dont il est question dans la traduction du Yoga-Sutra ci-dessus).

Et c’est là où le Sankalpa (संकल्प), l’intention dans laquelle nous vivons notre pratique a toute son importance. La pratique est-elle une sorte de mise à l’épreuve pour (se) prouver et obtenir ceci ou cela ? Ou bien est-elle une preuve d’amour (oui oui, d’amour) qui est en réalité la seule énergie à investir et le seul pouvoir à révéler ?

Car cette intention avec laquelle nous donnons vie à notre pratique est aussi ce à quoi, en nous, notre pratique donnera vie…

***

Tu peux essayer de réussir à faire des trucs bien, bien compliqués histoire de devenir demain meilleur que toi-même aujourd’hui et un jour mourir insatisfait de t’être perpétuellement senti pas assez.

Tu peux te mener la vie dure et rude parce qu’on t’a appris depuis tout petit que dans la vie, tout se mérite et que tu peux toujours courir pour espérer goûter au réconfort si tu n’as pas pris la peine – et quelle peine ! – de t’épuiser à l’effort.

Tu peux te dire que plus tu vas en chier – oui, oui ! – plus tu vas te dépasser pour te surpasser jusqu’à trépasser, et plus tu vas progresser… Vers quoi ? Ça, personne ne le sait mais bon tant qu’on est motivé il paraît… No pain, no gain etcetera etcetera quoi…

Tu peux aussi continuer comme ça à t’escrimer contre toi-même à faire des noeuds avec ton corps, histoire de faire diversion contre ceux qui enchevêtrent ton esprit et ton coeur et te sentir tout content – ouais bon même seulement le temps d’un instant – de savoir faire des trucs de fou-fou qui calmeront ton égo comme un susucre qu’on donne au chien-chien en récompense pour son obéissance aux ordres qu’on lui fait – Bon chien ! Bon chien !

Tu peux te désarmer de l’idée qu’il faudrait nettoyer, purifier et t’expier du passé pour acquérir, devenir et t’accomplir à l’avenir.
Sans quoi, la lutte contre toi-même pourrait être sans fin et la paix avec toi-même sans cesse remise à demain.

Baisse les armes [ mais pas les bras ].

Tous les mots-mitraillettes qui, dans ta tête, retentissent comme des blâmes insensés, rebondissent comme des balles incendiées qui te perforent le corps jusqu’à la moelle de ton coeur.

Pour quoi faire ?
A quoi ça sert ?

Baisse tes armes.

Ton paradis ne se dessinera pas à la plume de ton sang d’encre et d’acier trempé dans la sueur de ton acharnement à devenir tout-puissant, épuisant ta vie jusqu’à la lie sans t’être autorisé un seul instant à en goûter le fruit.

Tu n’es pas un ennemi à assassiner pour avoir le droit d’exister.
Ce n’est pas à force de te flageller que ta puissance va se révéler.
Vois, tu ne fais que l’étouffer.

Ton combat n’est pas à mener contre toi-même,
Mais ta paix est à rencontrer pour et en toi-même.

À bras et mains nus,
À visage découvert et à coeur ouvert,
Désarmés.

Laisse tomber les armes.
Toutes les armes.
Une fois à terre,
Toi tu pourras te relever,
Entier.

Désarmé,
Avance désormais.

Plus vivant que jamais.

Et comprends enfin que le reste ne sert à rien – sauf à prendre conscience que justement ça ne sert à rien – et que tu peux simplement être là, tel que tu es, comme tu es et t’aimer et aimer et te laisser être aimé sans rien avoir à te prouver pour mériter d’exister.

Et là – là seulement – tu te laisseras être pratiqué par la pratique.
Tout ce qui a précédé ne faisait que t’y préparer.

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Illustration : S’investir et laisser fleurir, Giulia Rosa

Photo : Un yogi-petit-soldat désarmé et en paix en Anjali Mudra dans une variante de Sirsāsana, Dan Abramson


3 réflexions sur “Pas de Tapas sans Sankalpa – Ce pour quoi nous nous investissons nous investira

  1. Merci Marie pour ce superbe texte, aussi rigoureux qu’engagé.
    Je partage entièrement ton analyse, mais je n’aurais pas su si bien la transmettre !
    Merci beaucoup,

    Marie-Laure

    Aimé par 1 personne

  2. Merci Marie, chacun de tes textes est pour moi un nectar.
    Nectar de vérité, de justesse, de sincérité…
    Tu possèdes un réel talent, celui de nous transporter.
    Grâce à une maîtrise parfaite des mots, tu parviens à panser nos maux, et je t’en remercie.
    Je veux croire qu’un jour tu écriras un livre, et me réjouis déjà du plaisir que je prendrai à le lire.
    Prends soin de toi, belle âme.

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