Est-il possible de pratiquer le Yoga sans le savoir ?

Il y a quelques semaines, j’ai rencontré quelqu’un qui, au cours d’une discussion, me disait qu’étant enfant, il pratiquait des postures de Yoga sans le savoir. C’était aussi mon cas, et également sans doute celui d’un bon nombre de personnes : bien avant d’apprendre l’existence de ce que l’on appelle « Yoga », et sans pratiquer par ailleurs aucune autre activité physique (du style gym ou danse) qui aurait pu m’influencer et me les inspirer, je « réalisais » sans le savoir des asanas. Seule. Dans ma chambre. En silence. Dans une forme d’exploration : tiens que se passe-t-il si je me mets « comme ça », ou bien « comme ça » (ce que j’apprendrais plus tard qui s’appelle « Sarvangāsana », « Halāsana », « Dhanurāsana » ou encore « Balāsana »).

C’est de cet échange qu’a émergé cette question : « Est-il possible de pratiquer le Yoga sans le savoir ? » que, bien qu’il soit délicat d’y répondre, je souhaitais tout de même soulever ici, ce qui pourrait ainsi ouvrir la porte à vos partages d’expériences et de réflexions si vous le souhaitez ; ils sont les bienvenus.

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Pour pouvoir approfondir le propos, il est probablement essentiel de s’entendre au préalable sur ce que recouvre la « pratique de Yoga » dont on parle. Et là, rien que là déjà, terrain pas facile à délimiter n’est-ce pas ? 😉

Le sujet est propice à tellement de débats plus ou moins constructifs, chacun ayant sa propre expérimentation et sa propre perception du Yoga, et c’est aussi cela qui en fait une « matière » vivante, chacun l’enrichissant de son propre cheminement ; mais certains cherchant à imposer « leur » Yoga comme étant le seul, le vrai, l’authentique, l’unique, etc. rejetant ainsi tout le reste – ce qui revient à mon sens à tuer la pratique à force de vouloir l’immortaliser…

À vrai dire, pour ma part, pour être tout à fait honnête, après plus de dix-sept années à la vivre, je ne suis toujours pas certaine de pouvoir – ni même de vouloir d’ailleurs – définir ce qu’est la pratique du Yoga, toute définition me semble toujours trop réductrice et, au-delà de cela, chaque fois que l’on croit saisir, comprendre, savoir, pouf ! ça nous échappe à nouveau par l’émergence de perspectives jusque là ignorées.

Mais laissons cela en suspens pour le moment pour revenir d’abord à la question de départ et à ce qui a été à l’origine de la réflexion suscitée, c’est peut-être bien cela qui permettra de mieux s’entendre sur la question de la « pratique de Yoga »… 😉

Alors ? Dans un premier temps… Est-ce que « faire des postures de Yoga » sans jamais en avoir entendu parler et sans être en mesure de leur apposer cette étiquette, sans tapis, sans legging et compagnie, juste en pyjama sur son lit ou la moquette, est-ce pratiquer le Yoga ?

En réalité, peut-être bien que ce qui importe le plus est bien moins ce qui est expérimenté plutôt que la façon dont cela est expérimenté. Partir non pas de la pratique ou de l’expérience mais du pratiquant, de l’expérimentateur.

Il y a quelques temps, au cours d’une conversation au sujet de certains « excès » existants dans la pratique de l’Ashtanga Vinyasa Yoga, une personne (qui ne le pratique pas mais qui pratique le Yoga) me disait de façon un peu radicale – elle s’en est rendue compte après 🙂 – que c’était une « mauvaise pratique », voire même qu’elle devrait « être interdite ». Mon regard est beaucoup plus nuancé à ce propos. La pratique en elle-même n’est en fait que la pratique, elle n’est ni mauvaise, ni bonne non plus. En revanche, elle devient ce qu’elle est pour nous en fonction de la façon dont on la pratique. Tout part de soi (et puis… dans certains cas, cela dépend du prof aussi… mais là-dessus encore, même si cela n’excuse en rien l’irresponsabilité de l’autre, à soi de faire preuve de discernement et d’ajuster les choses de la façon la plus adaptée pour soi en fonction de ses possibilités et de son champ d’action…).

Ainsi, on pourrait dire que la pratique ne se définit en fin de compte pas indépendamment de son pratiquant (d’où une définition forcément plurielle et insaisissable). Sans cela, elle est comme désincarnée, elle ne reste qu’à l’état de concept, de théorie et perd de fait alors de sa substance : peut-on encore parler de pratique dans ce cas ?

Alors ? L’enfant dans sa chambre… sans le savoir… pratique-t-il le Yoga ou pas ?

On pourrait être tenté de répondre que, s’il ne sait pas ce qu’il fait, si c’est « juste » par jeu, ça ne peut pas être du Yoga. Mais à nouveau cela reviendrait à partir d’une définition « figée » et « excluante » du Yoga, plutôt que de l’être…

Si l’on élargit la question au-delà des expérimentations de l’enfance et aussi au-delà de l’aspect postural de la pratique, nous arrive-t-il d’être en pratique sans le savoir ? Nous arrive-t-il de ne plus nous limiter à ce que nous considérons être « la pratique » pour la vivre au-delà de la définition que l’on s’en fait et à laquelle, il faut bien le dire, on la réduit ?

C’est une vraie question.

Que ce soit à l’occasion d’une marche en pleine nature, d’un bain en pleine mer, d’un épluchage de légumes, d’un regard plongé dans celui d’un autre, dans le silence qui suit un partage intime quel qu’il soit, etc (la liste est si longue, illimitée en fait), nous sommes toutes et tous amené(e)s à vivre des temps de pratique sans le savoir, à travers cette grande qualité de présence à soi et à tout, d’accueil-offrande, d’ouverture à la profondeur intérieure et à l’infini qui nous entoure et nous englobe, sans se dire à ces moments là « je suis en train de pratiquer là », ce qui en vérité dès lors qu’on la nomme, ne serait-ce qu’en pensée, viendrait nous ôter déjà en partie de cette présence.

Alors… la pratique, lorsque l’on se met dans la posture du pratiquant, à travers des temps de conscience du corps, du souffle, de l’esprit, à travers les asanas, le pranayama, la méditation, sur un tapis, sur un coussin, sur un banc, etc, cette pratique où l’on sait que l’on pratique ne serait-elle pas en quelque sorte « juste » un « entraînement » à « être en pratique » même – et peut-être même d’autant plus, je dirai – lorsqu’on ne le sait pas ?

S’entraîner en fin de compte à cette qualité de présence de telle sorte que l’on continue à l’être même lorsque l’on n’est plus en train de se dire que l’on y est…

Comme l’enfant dans sa chambre, présent à lui-même, à son corps, à son être, à ce qui se vit en lui quand lui-même y est sans se dire, sans savoir qu’il y est. Parce qu’y être suffit. Et se dire, savoir que l’on y est eh bien peut-être que c’est déjà y être un peu moins…

On peut faire semblant de pratiquer, se mettre comme ça dans la posture du yogi ou du méditant, c’est même très courant, très très courant même. 🙂 Faire si bien semblant que l’on arrive à se convaincre soi-même que l’on pratique « pour de vrai » alors qu’on ne fait en fait que jouer à celui qui est en train de pratiquer. Il n’y a aucun jugement en cela, nous jouons toutes et tous à cela, plus ou moins souvent, et puis… avec la pratique, on fait de moins en moins souvent semblant parce qu’il n’en est plus besoin, c’est là. C’est ça « l’entraînement » aussi.

En fin de compte, cela amène à revenir à cette innocence de l’enfance mais, entre deux, avoir expérimenté d’apprendre… pour pouvoir dé-prendre… et être alors juste dans la présence de celui qui a appris à savoir qu’il pratique jusqu’à pratiquer sans le savoir…

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Photo : Parivrtta anjaneyāsana exécutée par Kikaider 01 (si vous ne le connaissez pas, je dois moi aussi faire aveu de cette grande lacune culturelle : jusque là je n’avais jamais entendu parler de ce superhéros de la télévision japonaise des années 70… Comme quoi ! Merci au Yoga de me sortir chaque jour un peu plus de l’ignorance hein 😅)


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