Pourquoi, même si l’un n’empêche pas l’autre, cinq minutes maintenant vaudra toujours mieux qu’une heure demain ? – À propos de l’engagement dans la pratique (oui ce titre est très long et oui cette parenthèse totalement inutile l’allonge encore davantage 🤓)

Alors ?… « Plus c’est long, plus c’est bon » ?

Eh bien non. Pas forcément.

Il y a cette idée générale – pas qu’en matière de pratique – que les bienfaits seraient proportionnels à la durée, que plus quelque chose dure, meilleur c’est ; ce qui revient en fait non seulement à placer l’attention davantage sur la quantité (de temps) plutôt que sur la qualité (de présence), mais en plus à vivre (pratiquer) de façon conditionnée et projetée : pour ce que l’on va potentiellement en retirer plutôt que juste vivre ce que l’on vit tel que cela est, ainsi allégé.e soi du poids des attentes que l’on fait peser sur cela…

En réalité, je l’avais déjà évoqué dans un précédent texte (Accompagner dans la pratique – La voix qui ouvre vers celle de l’en-soi), la durée n’a aucune importance, elle peut même être un piège lorsqu’on la privilégie au détriment de l’écoute, de l’attention. On peut bien gesticuler dans trente-douze postures, respirer comme un train longue distance hors d’haleine, méditer sans osciller ni ne serait-ce que ciller pendant des heures et pourtant, passer complétement à côté de sa pratique, tout bonnement ne pas y être en fait, faire semblant de pratiquer tout en étant persuadé.e de pratiquer, mais en y mettant juste un semblant de forme sans jamais un instant en contacter le fond. C’est même assez fréquent en fait. Toutefois, c’est aussi parfois en faisant comme si on pratiquait que l’on apprend progressivement à pratiquer vraiment.

Quoi qu’il en soit, la durée n’est pas un gage de qualité. Entre parenthèses, la dureté non plus d’ailleurs : ça n’est pas parce que c’est difficile que l’on atteindra Samadhi dès vendredi. Parfois il suffit juste de quelques minutes, mais quelques minutes pleines d’elles-mêmes, vides de tout le reste, pleinement centrées donc, et ainsi libres des à-côtés qu’on laisserait les envahir, les engloutir jusqu’à les régurgiter sans même les avoir ne serait-ce que goûtées. En somme, quelques minutes tout à fait là plutôt que des heures tout en étant ailleurs.

*

« J’ai pas le temps ! »

Au risque de dire quelque chose que tout le monde sait déjà… : quels que soient notre âge, notre genre ou non-genre, notre pays, notre profession ou non-profession, notre niveau de vie, notre taille, notre poids, etcetera, etcetera, etcetera, nous disposons tou.te.s, sans exception, de vingt-quatre heures – ni une de plus, ni une de moins – dans chacune de nos journées. Si, si. Vous pouvez compter et contester si toutefois j’ai fait par mégarde une erreur de calcul. Vingt-quatre heures.

Sur ces vingt-quatre heures, même si certes nous sommes chacun.e amené.e.s à y caser certaines contraintes – diverses selon nos situations – personne n’a pas au moins cinq minutes offertes à lui, totalement disponibles, libres d’être vécues telles qu’il/elle le souhaite. Personne. Même les plus occupé.e.s, même les plus débordé.e.s. Simplement, autre pavé dans la mare : le temps que l’on occupe à quelque chose n’est dès lors pas vacant pour autre chose. On. A. Le. Choix. Quelles sont nos priorités ? C’est la seule question à se poser. Si je ne consacre (au sens profane comme au sens profond du terme) pas mon temps à mes priorités eh bien… c’est qu’elles ne sont pas vraiment mes priorités… Et sinon… il n’est jamais trop tard pour réajuster…

Quel que soit ce à quoi il fait réponse (pas seulement dans le domaine de la pratique), l’argument du « J’ai pas le temps ! » est fréquent mais, soyons honnêtes, il est le plus souvent simplement une couverture plus socialement acceptable que « J’ai pas envie ». Et pourtant, ne pas avoir envie (de pratiquer ou de quoi que ce soit d’autre) est recevable, cela ne devrait nullement être source de culpabilité. Ca n’est pas mieux de ne pas en avoir le temps que de ne pas en avoir l’envie. Cette honnêteté avec soi-même (et avec les autres aussi) c’est déjà pratiquer à part entière en fait. La pratique ne devrait pas être une obligation de plus à laquelle seul « J’ai pas le temps » permettrait de trouver un échappatoire légitime par lequel éviter d’avoir à trop se blâmer de ne pas avoir fait ce que l’on n’a pas envie de faire tout en se disant que l’on ne devrait pas ne pas avoir envie de le faire. L’effet double peine quoi, car tout le temps que l’on passe à s’autoflageller de ne pas pratiquer, nous ne le passons pas… ben… à pratiquer… 😅

*

« Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras »

Eh oui. Nous y voilà. Il n’est pas rare que l’on se dise que cinq minutes, ça ne vaut pas le coup, qu’il vaut mieux attendre d’avoir plus de temps, moins de travail, plus d’espace, moins de bazar, d’être plus en forme, moins fatigué.e, plus motivé.e, moins angoissé.e, etcetera, etcetera, etcetera, la liste est sans fin et sans limites. Mais à force d’éviter le « ainsi » maintenant en espérant un « mieux » dans l’après, le plus souvent on est amené.e à passer son temps à se promettre des merveilles peut-être à venir plutôt que de s’offrir le présent concret de notre propre présence là où on en est, quels que soient ce « là », ce « où », ce « on » et ce « est ».

La pratique, comme son nom l’indique, renvoie au concret, pas au potentiel ; à la réalité, pas à l’idéal. Cinq minutes maintenant vaudra toujours mieux qu’une heure demain quand les conditions seront meilleures alors que peut-être elles ne le seront pas et qu’alors la promesse s’éloignera encore un peu plus de nous, nous privant dès lors encore du don précieux présent au coeur de l’ordinaire, de l’imparfait, de ce qui est et non de ce qui serait si ceci, si cela, là où toutes les meilleures conditions seraient prétendument réunies dans ce plus tard, ailleurs, où nous ne sommes pas encore et où nous ne serons peut-être bien jamais, tout le temps passé à l’espérer nous absentant de nous-mêmes et de toutes ces opportunités de nous rencontrer là où nous sommes vraiment, en cet instant qui nous échappe chaque fois que l’on s’en échappe…

Ne pas attendre. Ne pas attendre d’avoir plus de temps ou d’espace, d’être plus souple ou plus sage, … Ne pas attendre d’être arrivé.e.s au stade si avancé, en réalité totalement fantasmé, où nous n’avons plus besoin de pratiquer tellement nous sommes élevé.e.s – comme si cela existait – pour commencer à pratiquer. Ne serait-ce que cinq minutes. Ou bien ne serait-ce qu’à travers cette honnêteté de s’avouer : je ne pratique pas car je n’ai pas envie de pratiquer, transparent.e, les voiles des « J’ai pas le temps », ou des quêtes de perfection, ou des culpabilités, ou des procrastinations enfin tombés à nos pieds. Car elle est là aussi la pratique : simplement se présenter à soi-même, et au monde, dans la sincérité de ce que l’on est, sans se travestir pour paraître mieux ou moindre que l’on est. S’engager dans la pratique, c’est s’engager dans cette présence. Rien de plus, rien de moins. Et ça, ça n’est pas l’affaire de juste cinq minutes ou d’une heure. Combien on a dit déjà ? Vingt-quatre heures chaque jour ? 😉

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Illustration : Elephant rose volant, Alexander Gorlizki


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