Au-delà du mythe d’un capital de soi à développer

Les exhortations au bien-être et même mieux, au mieux-être lorsque le bien ne suffit plus, laissent à croire que l’être tout court c’est trop court, pas assez, incomplet, qu’il faut lui ajouter, le relever, le bonifier, l’améliorer, pour pouvoir le légitimer.
Être bien, être mieux que bien, mieux que mieux même peut-être.
C’est sans fin.
Être toujours en devenir pour lequel il faudrait toujours s’investir, et même se surinvestir, parce que sans toujours plus on serait moins que rien.
Réussir serait toujours dépasser, se dépasser, se surpasser, sans quoi autant trépasser, quel intérêt ?

En réalité, ce que l’on est pourtant est déjà le meilleur de nous-mêmes, de ce que l’on peut être au moment où on l’est. Quoi d’autre cela pourrait-il être sinon ?
Il n’y a pas à inventer et à fabriquer ce qui serait le sommet de ce que l’on est comme si tant que l’on n’y était pas arrivé, on resterait un chantier sans intérêt.

L’on ne peut que faire de notre mieux, toujours, sinon on ferait autrement.
L’on ne peut qu’être déjà l’essence de nous-mêmes, sinon de quel bois serions-nous ?
Il n’y a rien à performer. Pour quoi ? Mériter d’exister ? Quoi qu’il en soit, qu’on le mérite ou pas, on existe déjà et une vie n’a pas besoin d’être extraordinaire pour être digne d’être vécue. Et aimée.
Elle n’est pas plus précieuse si, mise en scène ou en biographie, elle se vante comme un best-seller.
Elle n’est nullement meilleure si elle s’avère en amont de tous les avis dont elle obtient l’aval pour la valider.

On peut s’autoriser à être juste humain – et franchement c’est pas rien ! – humain dans toute l’humble et prodigieuse beauté de sa banalité.
Dont la valeur n’a pas à être indexée à l’aune de prétendus potentiels à devoir faire fructifier et sur lesquels miser.
Notre valeur peut aussi être honorée dans l’abandon des ambitions qui nous alourdissent bien davantage qu’elles nous élèvent.
Et peut-être bien que l’échec, si tant est qu’il y en ait, a la vertu de nous protéger… De nous-mêmes surtout. Et de notre croyance à savoir mieux que la vie elle-même ce que l’on estime qu’elle nous doit. De quel droit ?

Faire de notre mieux.
Et laisser faire le reste.
Intervenir là où l’on peut, où l’on sait, ce qui est en fait bien plus petit que ce que l’on imaginerait.
Et au-delà, dans ce vaste champ qui ne nous appartient pas, abandonner le désir d’intervenir à s’en épuiser, et de s’approprier les mérites ou les torts, les lauriers ou les orties.
Il y a de ce que l’on fait et tellement aussi ce qui se fait.
Ni minimiser, ni exagérer, ni l’un, ni l’autre.

Simplement faire de son mieux, non pas pour le mieux – qu’y aurait-il à prouver ? – mais parce que l’on ne sait en vérité pas faire autrement.
Abandonner le projet d’un progrès prétendu trop attendu. Le seul progrès c’est peut-être lorsqu’il se fait malgré soi, libre alors de disparaître comme il est apparu, libre de toute spéculation vers un autre progrès qu’il devrait engendrer, maillon d’une infinie chaîne de « et » dans laquelle juste nous y enchevêtrer.

Faire de son mieux, le sien de mieux, en respectant là où il en est, en le laissant se transformer aussi, en se souvenant que plus que mieux n’est pas forcément mieux que moins que mieux, et qu’il y a autant de grâce dans l’en-deçà que dans l’au-delà de limites qui en fait n’existent que là où on – et qui ça on d’abord ? soi ? les autres ? quels autres – les considère nulle part ailleurs que dans l’imaginaire.

Faire de son mieux. C’est tout.
Simple vie vue et vécue autrement que comme un capital qu’il faudrait sans cesse faire prospérer sans quoi quelque chose – tout peut-être – serait raté.
Simple soi pleinement incarné tel qu’il est plutôt que vainement projeté tel qu’il devrait devenir pour pouvoir enfin s’accomplir.
Comme si l’accomplissement était toujours ailleurs que dans la richesse de son propre présent, vivant, manifesté en nous toujours à tout instant.
Et après ? Et après ?

Arrivé.e.s au bout du mythe d’un capital de soi à développer, peut-être que le secret nous est alors révélé…
Qu’est-ce qui continue à bouger en nous quand nous on ne bouge plus ?
Qu’est-ce qui nous laisse à la verticale même lorsque l’on est à l’horizontale ?
Qu’est-ce qui prend le relais à nous porter si on lui en laisse l’espace ?
Qu’est-ce qui se manifeste en permanence dans l’agitation comme dans le silence ?
Qu’est-ce qui quand on s’y abandonne jamais ne nous abandonne ?
Et qui lorsque l’on s’en absente reste toujours présente ?


Voilà. C’est tout.

***


Illustration : Pandora (détail), Jules Joseph Lefebvre, 1882


4 réflexions sur “Au-delà du mythe d’un capital de soi à développer

  1. Un immense et très sincère merci pour ce texte percutant qui résonne en moi comme un gong, faisant écho aux prises de conscience des derniers jours et à l’un des plus grands enjeux de cette vie, tant pour moi personnellement que pour un grand nombre de chercheur de vérité. Merci Marie! ☀️🙏☀️

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  2. Bonjour Marie,

    Je vous découvre au travers de ce texte. Et j’en suis ravis. Profond et simple, intelligent et viscéral, actuel et intemporel.
    Encore une croyance établie qui se fond dans l’espace d’un rituel, qu’il soit de nature gymnique ou plus spirituel.
    Il n’y a rien à développer, tout est déjà là en effet. Votre pratique personnelle transpire dans ce texte.
    Simplement Merci

    Aimé par 1 personne

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