Diffraction, Infini manifesté

Il y a quelques mois, au gré de pérégrinations plus ou moins hasardeuses sur internet, il m’a été donné de tomber sur cette peinture de Duy Huynh, un artiste américain d’origine vietnamienne dont j’avais découvert le travail il y a plusieurs années.

Elle m’a plu, je l’ai enregistrée et je l’ai oubliée. Jusqu’à ce qu’elle revienne me chercher par surprise lors de ma pratique de ce matin. Ce qui est en fait un phénomène assez fréquent que je ne m’explique pas vraiment mais qui est en tous les cas toujours intéressant à vivre lorsqu’il se manifeste.

Alors que j’étais donc plongée en pleine pratique, le mot « diffraction » a émergé, s’est imposé à moi et cette image à laquelle je n’avais plus pensé depuis le jour où je l’avais rencontrée et collectée s’est instantanément superposée à ce mot jailli en plein cœur d’un virabhadrasana.

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« Diffraction (latin diffractum, de diffringere, briser) : Phénomène qui se produit lorsque des ondes, quelle que soit leur nature, rencontrent des obstacles ou des ouvertures dont les dimensions sont de l’ordre de grandeur de la longueur d’onde et qui se traduit par des perturbations dans la propagation de ces ondes (contournement d’obstacles ou divergence à partir d’ouverture dans ces obstacles). » (définition Larousse)

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« Diffringere, briser »…

Il y a bien sûr écho avec cet art japonais – le kintsugi – bien connu désormais, qui offre une nouvelle vie aux porcelaines ébréchées ou cassées, plutôt que de les jeter, sans chercher à cacher les traces des incidents ou accidents passés mais au contraire en sublimant ces cicatrices pour pouvoir intégrer et reconnaître l’imperfection comme participant pleinement – et non comme menace – à la beauté.

Et puis résonance aussi avec Akhilandeshvari, cette divinité hindoue dont le nom signifie « déesse qui jamais ne se brise pas », autrement dit déesse qui peut perpétuellement se briser, et qui représente symboliquement la majesté que porte en elle la vulnérabilité, sa puissance étant mise en lumière par la multitude de facettes d’elle-même qui, chaque fois qu’elle est amenée à se briser, viennent à se révéler.

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Pour autant, il est bon de se prémunir d’une interprétation fantasmée de ces images qui, avec pourtant de louables intentions visant à adoucir et alléger les difficultés ou les blessures, et à vouloir extraire à tout prix de la sueur, du sang et des larmes le précieux nectar qu’ils devraient s’empresser de délivrer, viendrait en fait à les minimiser, voire même à les nier, engendrant dès lors culpabilité lorsque l’on continue à en ressentir le poids et la peine, ajoutant ainsi de la souffrance à la souffrance à travers le sentiment d’échec de ne pas parvenir à transmuer ce qui porte atteinte et abîme en ce qui serait pure étreinte divine…

Il convient donc – et ça n’est pas une parenthèse optionnelle – de veiller à rester libres de ce type d’injonction qui avance masquée en se défendant de mettre la moindre pression tout en forçant tout de même – « avec bienveillance » – la transformation de ce qui serait ombre qui enlise en ce qui serait lumière qui élève.

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« Des obstacles ou des ouvertures »…

S’il n’est pas à romantiser, comme on l’a précisé précédemment, peut-être y a-t-il là une invitation à considérer l’obstacle autrement que comme un empêchement.

Peut-être que l’obstacle peut être en fait une ouverture.

Une ouverture qui ne se viole pas par effraction, au pied de biche ou au sabre laser, mais une ouverture qui se donne. Qui se donne à soi. Comme un interstice aux consonances d’armistice. L’arme blanche baissée, le drapeau blanc levé.

Dans un abandon, un abandon non-inquiet, un abandon tissé dans la soie de la quiétude, une quiétude non pas arrachée par la volonté mais délivrée par une confiance patiente.

Un abandon ouvert des réticences et résistances qui se retournent contre soi comme un bouclier-boomerang auquel on s’accroche alors qu’il nous écorche.

Un abandon ouvert qui, dans la conscience de lui-même s’ouvrant alors à « n’ayant rien à perdre mais tout à gagner », se donne dès lors la liberté d’embrasser des chemins de traverse, jusque là inexplorés, qui amènent à rencontrer et à se rencontrer dans l’inédit, l’inespéré, l’inouï qui, dans un retournement, fait de chaque obstacle non pas un mur infranchissable au pied duquel renoncer mais un champ ouvert offrant à l’ingéniosité l’opportunité de se célébrer.

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« … et qui se traduit par des perturbations dans la propagation de ces ondes. »

Parce que… et si les perturbations n’étaient pas un problème contre lequel se débattre pour s’en débarrasser ?

Et si, de ces perturbations, incluant les perturbations nées des perturbations émanant du sentiment de ne pas arriver à ne plus être perturbé.e.s par nos perturbations, et si de tout ce conglomérant de perturbations, une grâce infinie pouvait en réalité en résulter ?

Et si les perturbations n’étaient rien d’autre qu’un élément faisant pleinement partie du projet ?

Et si tout ce qui semble comme court-circuiter ce dernier permet en fait à la trajectoire de se dessiner, imparfaite car faite de toutes les déviations nécessaires au chemin pour pouvoir se frayer, et pourtant si parfaite car – quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne – de par l’intelligence du vivant à créer et à se créer, que ce soit à travers nous ou au-delà de nous, sa créativité – source vive, divin désir – continue toujours à œuvrer, par « le contournement d’obstacles ou la divergence à partir d’ouverture dans ces obstacles ».

Observer et participer à tout ce qui se trame, librement, au sens le plus vaste, c’est-à-dire sans entraver et sans même entraver les entraves, et au cœur même de cette trame, reconnaître les fils cassés, reliés, abîmés, brillants, délavés, colorés, tendus, détendus, concentrés, diffractés, … et l’espace s’ouvre à la beauté qui, se laissant traverser – abandon ouvert –, vient à se réaliser dans sa multiplicité.

Diffraction, Infini manifesté.


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