
On peut observer de plus en plus de croisades ouvertement et bruyamment menées contre les dérives du yoga.
Et bien évidemment tant mieux en un sens.
Une pratique est aussi vivante par le fait que l’on cherche à la défendre – ou du moins à défendre ce qui nous semble qu’elle est – face à ce que certain.e.s peuvent en faire et qui nous paraît en être par trop éloigné.
Mais tout de même.
Que d’énergie consacrée à partir à la chasse de ce qu’untel ou unetelle dit, écrit ou fait pour y déceler le moindre faux-pas. À réagir. À pinailler. Voire même parfois à carrément s’énerver.
Alors oui, bien sûr, soyons clairs, il y a franchement de quoi parfois.
Car les dérives qui dépassent les bornes de l’entendement ne manquent pas.
Certaines particulièrement graves et qu’il est crucial de vilipender, mais ça n’est pas de celles-là dont il sera question ici.
D’autres… pour lesquelles c’est peut-être un peu plus complexe…
Si l’imposture de bas étage – quelle que soit la forme qu’elle prend – peut profiter à certain.e.s qui utilisent le mot « yoga » à la sauce qui les arrange pour en faire un business plus ou moins honnête, on peut se demander si indirectement cette imposture ne profite pas aussi à celles et ceux qui font de son démasquage leur fond de commerce…
Parce que, honnêtement, n’y a-t-il pas désormais un peu une contre-mode qui consiste à démonter les yogas à la mode ?
De manière générale, c’est plus ou moins toujours, si l’on peut dire, « le jeu » en fait : plus la balance penche vers un extrême, plus l’autre extrême tend à se développer, ce qui démontre bien la recherche – même le plus souvent inconsciente – d’un équilibre global constamment à maintenir ou à restaurer.
Il peut être intéressant de se questionner alors sur ce qui fondamentalement amène certain.e.s à se mettre à l’affût de tout signe suspect de dévoiement du yoga.
(Précision : il n’y a là pas d’attaque de ma part envers ces personnes dont j’ai pu être une des premières à faire partie il y a plus de dix ans, raison pour laquelle, simplement, en voyant cette tendance beaucoup se développer ces deux ou trois dernières années, j’en suis venue à me poser la question de mes propres motivations.)
Le plus souvent est mise en avant la volonté de critiquer ou dénoncer pour informer et mettre en garde.
Soit. Louable motivation.
Toutefois, force est de constater que la plupart du temps celles et ceux que l’on cherche à protéger ou à remettre dans le droit chemin ne sont en réalité pas les personnes qui se sentiront touchées par les dénonciations et mises en garde.
Au contraire même, ces personnes peuvent la plupart du temps se sentir offensées, jugées naïves et donc tourner le dos à ce qui pourrait remettre en cause ce en quoi elles ont placé leur confiance (un type de pratique et/ou un.e enseignant.e).
En effet, le plus souvent on ne prêche en fait qu’à celles et ceux déjà converti.e.s, ou du moins averti.e.s ; les personnes qui trouvent une critique intéressante et utile ont en réalité pour la grande majorité déjà fait, activement ou plus subtilement, leur propre chemin les amenant aux mêmes constats leur permettant d’acquiescer.
Les autres n’auront la disponibilité que lorsque leur réceptivité le leur permettra ; ou peut-être qu’ils et elles ne l’auront d’ailleurs jamais.
Aussi sincèrement orienté.e.s à « aider » ou « sauver », à sortir qui que ce soit d’une expérience qui ne nous semble pas souhaitable ou voire même préjudiciable, notre impact ne peut opérer que si l’autre y est perméable.
Tout ceci n’aurait-il pas ainsi tendance à élargir la frontière entre les un.e.s et les autres ? À favoriser et amplifier l’entre-soi ? À complexifier et à cristalliser la communication dans un monde où tout s’organise pour prétendument la faciliter et la fluidifier ? (vaste sujet ça aussi…)
Tout cela ne contribue-t-il pas à ce qu’il y ait de plus en plus une partie du petit monde du yoga qui vit celui-ci d’une certaine manière qui se trouve critiquée – à juste titre… ou pas… , là n’est pas tellement le sujet ici – par l’autre partie.
Et il y aurait comme ça une sorte de scission entre d’un côté celles et ceux que l’on pourrait appeler « les croyant.e.s » qui présentent et/ou pratiquent le yoga comme une sorte de panacée et sont essentiellement attiré.e.s par les bienfaits réels ou rêvés de la pratique ; et d’un autre côté « les sachant.e.s », à qui on ne la fait pas, désabusé.e.s parfois, en tous cas investi.e.s de la volonté de débusquer les illusions et d’ouvrir les yeux à celles et ceux qui s’en laisseraient conter.
S’il est bien entendu crucial de l’affûter, lorsqu’il est constamment brandi envers et contre tout pour prouver à quel point on en est doté, l’esprit critique ne devient-il pas parfois ce avec quoi l’on ne fait en fin de compte que s’enfoncer dans une sorte d’identification à celui ou celle, éclairé.e, qui non seulement sait trancher, mais en plus aura le pouvoir de changer le monde pour qu’il tourne dans le sens qui lui semble le plus approprié ?
Mais bon ! Critiquer la critique ne revient-il pas encore à tourner en rond, oui mais avec un diamètre plus large, si si ! 🥸🤷♀️😅🙃
Quelques questions alors auxquelles il n’est pas nécessaire de répondre dans la précipitation, mais qu’il peut être intéressant de simplement laisser à la réflexion :
Ce qui est considéré comme « le vrai yoga » a-t-il vraiment besoin d’être défendu ? De quoi ? De qui ?
Lorsque l’on cherche à informer, à dénoncer, à protéger, à contrôler, qu’est-ce et qui est-ce que l’on informe/dénonce/protège/contrôle réellement ?
Si certains yogas « dérivés » profitent à certain.e.s, à qui nuisent-il franchement ?
Celles et ceux qui peuvent être considéré.e.s comme « dindons de la farce » n’en retirent-ils effectivement que des dommages ou est-il envisageable qu’ils puissent aussi d’une certaine manière en retirer des avantages, même si ces derniers peuvent échapper à certain.e.s ?
Celles et ceux qui se spécialisent dans la critique des dévoiements du yoga ne profitent-ils pas indirectement de la situation pour valoriser leur expertise réelle ou prétendue ?
Quelles sont les conséquences des interventions que l’on peut avoir ? Vont-elles forcément dans le sens que l’on souhaiterait ?
Quel impact a-t-on concrètement – et sur qui et sur quoi ? – lorsque l’on prend telle ou telle position ?
N’y a-t-il pas parfois une sorte de fascination inconsciente vis-à-vis de ce que l’on dénonce ?
Quel vide laisserait la disparition des objets de critique ? Sur quoi pourrait-on bien échanger à la place ?
Je terminerai enfin avec cette citation qui encourage l’investigation continue et le retournement de ses propres tendances de penser pour ne pas se laisser être emprisonné.e.s par les biais cognitifs qui peuvent nous y figer :
« Une chose mauvaise est parfois simplement une bonne chose que l’on regarde dans le mauvais sens. » – Claude Le Moal
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Je remets ici trois autres textes à lire ou à relire pour celles et ceux qui le souhaitent :
Le « vrai » yoga est-il une sorte de quête du Graal ?
Pratiquer par-dessus la jambe ? Vraiment ?
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Photo : Oana Stanciu
Dans votre article vous ciblez ce genre de critiques ❓ https://youtu.be/xIDTC-hu4sk?si=x52XU48p6PZZQ4SX
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